La Boétie « Discours de la servitude volontaire » (note de lecture)

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La BOÉTIE, Étienne, 2010 [1549], De la servitude volontaire, Éditions Le Passager Clandestin, Le Pré Saint-Gervais, suivi et précédé d’entretiens avec Miguel Benasayag et Cornélius Castoriadis.

Étienne De La Boétie est un auteur humaniste français né en 1530. Son ouvrage De la servitude volontaire a traversé l’histoire, pour la force et la simplicité de son analyse du pouvoir sociopolitique. Force et simplicité, et pour cause, quand La Boétie écrit cet ouvrage, vers 1548, il n’a que 18 ans, et est encore étudiant en droit à l’université d’Orléans. C’est en diffusant son manuscrit qu’il attirera l’attention de Montaigne, autre auteur humaniste français de renommée, avec qui il restera très ami toute sa vie. La Boétie aura ainsi fait preuve de précocité aussi bien dans sa carrière d’auteur – avec ce petit livre devenu classique, que dans sa carrière professionnelle – admis deux ans avant l’âge légal au Parlement de Bordeaux, en 1554 ; mais aussi dans sa mort, à l’âge de 33 ans, probablement de la tuberculose.

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Étienne De La Boétie

Les éditions Le Passager clandestin, dont j’avais déjà présenté une collection sur la décroissance précédemment, ont réédité avec Miguel Benasayag il y a quelques années ce petit livre stimulant. L’édition débute donc avec un entretien avec Benasayag réalisé en 2010. Le philosophe et psychanalyste y présente La Boétie comme un auteur marginal par rapport aux Lumières et à l’humanisme du XVIème siècle, car il rappelait, avec ce livre notamment, que les tyrannies reposent largement sur la passivité de leurs sujets.

 

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Miguel Benasayag livre aussi divers d’éléments d’analyse personnelle sur lesquels je ne m’étendrai pas, par esprit de synthèse (mais dont on peut voir une belle illustration dans les extraits suivants encadrés en rouge).

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, deux mots à propos d’un entretien avec Cornélius Castoriadis, originellement réalisé en 1994, qui clôt le bouquin. Le philosophe et scientifique décédé en 1997 y revient sur la notion de conformisme et sur les déterminismes sociaux qui font fonctionner le système capitaliste et toute la société de consommation, et ne profitent au final qu’à l’« oligarchie libérale » (p.89-90). Castoriadis rassure quand même en pointant le fait que le système -politique ou économique- ne peut fonctionner avec des citoyens passifs et désengagés, et des salariés moroses et peu zélés. La passivité des masses parviendra donc peut-être à terme à perturber le système.

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Le Discours de la Boétie s’étend à proprement parler des pages 35 à 80, il est donc assez court. Je vais donc maintenant restituer le propos de l’auteur.

La Boétie commence par observer que c’est être très « malheureux » que d’être soumis à un maître – car rien n’empêche ce maître d’être mauvais (p.35-36), et que c’est d’ailleurs très étrange qu’on se soumette (sauf si le maître utilise la force, p.37), et que même des villes, des pays entiers servent un seul homme, souvent méprisable (p.38). L’auteur voudrait chercher à comprendre cette soumission, qu’il refuse d’assimiler à de la simple lâcheté (p.39).

Il constate qu’il suffirait que tout le monde arrête de servir le tyran pour que ce dernier soit vaincu : il n’y a rien à lui ôter, presque rien à faire. La servitude, c’est donc en grande partie le peuple qui en semble responsable, selon La Boétie (p.41). En effet, le peuple se laisse asservir et donne sa personne à un homme qui, pourtant, a le même « corps », les mêmes attributs que n’importe quel autre homme : « Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? » (p.43). Le peuple est donc « complice » (p.44). La Boétie aimerait donc comprendre d’où vient « cette opiniâtre volonté de servir » (p.44).

« […] Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? » (p. 43)

Ce que La Boétie veut dire par là, c’est que les serviteurs du tyran (ses administrations, sa police et son armée, ses courtisans, ses ministres, etc.), ne sont autres, eux aussi, que des humains, des sujets comme les autres.

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Il revient ensuite sur « les droits que la nature nous a donnés » : si on les suivait, on vivrait en harmonie car il y a en nous « quelque naturelle semence de raison » qu’il faut cultiver, car la Nature nous a tous fait « frères » (p.45), « compagnons » (p.46). Les animaux eux-mêmes tiennent avant tout à leur liberté (p.47). Qu’est-il donc arrivé à l’Homme pour qu’il s’avilisse autant au service d’un tyran, sacrifiant sa liberté ? (p.48).

« c’est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun en servitude sans lui faire tort, et qu’il n’y a rien si contraire au monde à la nature, étant toute raisonnable, que l’injure » (p.46).

La Boétie commence sa recherche d’explications en distinguant trois sortes de tyrans : ceux qui ont été élus par le peuple, ceux qui ont le pouvoir par la force des armes, et ceux qui l’ont par la succession (p.48), même si la façon de gouverner est « quasi semblable » (p.49).

La Boétie imagine qu’un « homme neuf » et sans a priori, à qui on demanderait de choisir préférerait sans doute « obéir à la raison seulement que servir à un homme » (p.49-50). L’auteur remarque donc que c’est l’héritage, et la coutume, la traditionqui ne nous apprennent qu’à servir, car si bonne soit la Nature, la coutume lui est en nous supérieure, plus puissante :

« Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après [les enfants, les successeurs] servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C’est pour cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensent point avoir autre bien ni autre droit que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’état de leur naissance […] La coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en ceci, de nous enseigner à servir et […] pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude » (p.51).

L’auteur propose ensuite des exemples de socialisation à la liberté et de socialisation à la servitude tirés de l’Histoire (p.52-55), pour montrer à quel point l’emprise de la société est profonde. Il prend l’exemple d’un peuple vivant au Pôle Nord, qui passe six mois de l’année de jour et six mois de nuit : dans ce peuple, celui qui naît pendant la nuit trouvera le jour éblouissant quand il arrivera (p.55) :

« on ne plaint jamais ce que l’on a jamais eu […] La nature de l’homme est bien d’être franc [libre] et de le vouloir être, mais aussi sa nature est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture [la socialisation] lui donne » (p.56).

Cela signifie que la nature de l’homme est d’être libre, selon La Boétie, mais, plus encore, sa nature est d’être modelé par la socialisation. Par conséquent, « la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume », même si certains ne s’en contentent pas et cherchent la liberté (p.56). « La première raison pourquoi les hommes servent volontiers, est pour ce qu’ils naissent serfs [en servitude] et sont nourris [éduqués] tels » (p.59).

Par ailleurs, le tyran sait que l’homme qui naît serf est facile à garder avachi, endormi (p.59-60), notamment grâce aux divertissements ou « drogueries » (p.61-62). Pour quelques cadeaux, on entendait « vive le roi » (p.62), de même que les tyrans du passé usaient de mystifications pour paraître divins, surhumains (p.64-68).

« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces alléchements avaient les anciens tyrans, pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples, assotis, trouvent beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir, qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les luisantes images des livres enluminés, apprennent à lire » (p.62).

La Boétie fait donc observer que « ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran » (p.68) : le pouvoir va en cascade, du tyran à ses proches, puis à leurs conseillers, puis à leurs subalternes, jusqu’au peuple (p.68-69). Il se trouve au final autant de gens à qui la tyrannie est profitable que de gens qui préféreraient la liberté (p.69-70), « ainsi, le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres » (p.70).

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Par conséquent, les hommes armés du tyran sont des « perdus et abandonnés de Dieu et des hommes » qui n’endurent le mal que pour pouvoir en faire davantage (p.71). Les « tyranneaux » veulent gagner en servant le tyran, « et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force pour ôter tout à tous » (p.72). Les proches du tyran sont donc souvent victimes de lui (p.72-73). Autour du tyran, il n’y a ni amitié ni amour : « entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie » (p.75), a fortiori quand on fréquente un tyran : on n’a aucune garantie. Ceux qui servent le tyran doivent toujours être sur leurs gardes (p.76-77). La Boétie conclut en étant convaincu que la tyrannie est contraire à Dieu et que celui-ci réserve une « peine particulière » aux tyrans (p.78).

Conclusion

En somme La Boétie repère trois facteurs de diffusion de la tyrannie, qui se présente comme une contradiction à la nature « franche » (libre) de l’Homme, mais articulée à la malléabilité de celui-ci sur le plan de l’éducation, de la socialisation. Ces trois facteurs constituent les trois parties de son Discours : la coutume, les divertissements, le pouvoir en cascade.

 

La Boétie n’utilise que peu d’exemples concrets et les modèles théoriques selon lesquels il raisonne s’articulent autour d’une figure très abstraite d’individu. Il y a donc une part d' »idéalisme », d’une certaine façon (ce qui est concevable car au moment de l’écriture La Boétie était encore très jeune). Cependant, il est intéressant de constater qu’en proposant de revenir à la matière individuelle, de façon très pragmatique, dans ses relations entre individus doublées des effets de ce qu’on appellerait la socialisation, La Boétie a eu des intuitions très fécondes, qui ont probablement eu une influence sur les théories de Marx, de Foucault, et surtout de leurs adeptes.

Par ailleurs, on peut aussi considérer sa théorie du « tyran » de façon plus métaphorique : on peut garder divers éléments de cette théorie de la tyrannie pour les appliquer… au système capitaliste. Ce dernier en effet, d’un côté, comble les consommateurs par un excès de plaisirs, de divertissements, de « drogueries » comme dit La Boétie, et de reconnaissances artificielles qui alimentent la « lutte des places« .


Certes comme le dit Vald dans cette chanson, « c’est pas le 93 », mais en développant la société de consommation le système capitaliste fonctionne comme le plus gros dealer de l’Histoire :

« la société consumériste qui est la nôtre, par le culte fétichiste de la marchandise et par la sollicitation permanente des pulsions d’achat qu’elle entretient, est structurellement addictogène », [comme le considèrent Bernard Stiegler par exemple, et ses compagnons intellectuels d’Ars Industrialis]


De l’autre côté, pour asservir les travailleurs le système capitaliste s’appuie sur une hiérarchie de gestionnaires, de managers et de contre-maîtres [voir par exemple le livre dirigé par André Gorz Critique de la division du travail].

Par ailleurs, l’approche de La Boétie considérant que la nature de l’être humain est d’être libre rappelle très fortement Rousseau ou le courant existentialiste par exemple. Sartre, qui disait « l’homme est condamné à être libre« , se retrouvait certainement dans les propos de La Boétie qui considérait que l’être humain peut se complaire à servir une tyrannie par pur confort et crainte de la liberté. Enfin, la théorie de La Boétie n’est pas sans rappeler les théories psychologiques de « soumission librement consentie« , très étudiées en communication, vente, politique… La richesse de cette analyse explique en partie que ce petit livre très « franc » comme dirait l’auteur, ait traversé l’Histoire.

Jonathan Louli,

Sociologue, anthropologue, formateur vacataire en travail social, exerçant comme éducateur en prévention spécialisée en banlieue parisienne.

 

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