Alinsky : « Radicaux, réveillez-vous ! » (compte-rendu)

couverture

Saul Alinsky, 2017, Radicaux, réveillez-vous !, Le Passager Clandestin, Neuvy-en-Champagne, 300 p. (1ère traduction en français)

Le site de l’éditeur : Le passager clandestin

Présentation synthétique :

Connu pour les « méthodes » de mobilisation qu’il a mises au point dans la première moitié du XXème siècle, l’activiste américain Saul Alinsky (1909-1972) connaît une nouvelle actualité, en France, notamment avec le regain d’attention accordé à la pratique dite du community organizing (organisation communautaire). C’est ce que suggèrent de nombreuses publications récentes sur Alinsky, dans Contretemps, dans Ballast, mais aussi sur le community organizing, notamment un n° de la revue Mouvements sur ce sujet, ou encore les travaux de Julien Talpin, chercheur français parti aux Etats-Unis étudier cette pratique. Lors de son université d’été en 2017, la France Insoumise elle-même débattait de cette « méthode Alinsky », qu’elle espère vraisemblablement utiliser dans ses combats électoraux, comme le relatait Le Parisien.

Dans ce renouveau des discussions sur le community organizing, on appréciera le travail du Passager Clandestin, qui rééditait début 2017 le premier ouvrage d’Alinsky, paru en 1946, offrant aux lecteurs français la première traduction française de celui-ci. Elle est agrémentée d’une préface de la chercheuse spécialiste des questions urbaines Marie-Hélène Bacqué, et d’une postface d’une association française pratiquant le community organizing, l’Alliance Citoyenne. L’ouvrage se découpe en deux parties que je présenterai de façon linéaire.

La première partie, intitulée Appelez-moi rebelle, est la partie que je qualifierai d’idéologique parce qu’Alinsky y présente sa vision de la société américaine et des principales problématiques qui la minent. Cette partie est plutôt décevante car l’idéologie d’Alinsky relève d’une espèce de mysticisme citoyenniste, progressiste, voire réformiste : c’est-à-dire qu’il n’est pas ouvertement anticapitaliste et prône une révolution qui n’a pas grand chose à voir avec celles auxquelles songent les anarchistes ou les communistes anti-autoritaires. Alinsky mise davantage sur la « foi démocratique » et la foi en le peuple américain, autant qu’en la spiritualité et le patriotisme des citoyens. Pas étonnant, avec ce fond idéologique, que sa pensée soit récupérée aussi bien par J.-L. Mélenchon que B. Obama ou H. Clinton.

La seconde partie, sobrement nommée La construction des organisations du peuple, est beaucoup plus longue et intéressante. Alinsky y détaille la solution aux principaux problèmes de société qu’il a énumérés dans la 1ère partie : les organisations du peuple. C’est une partie qui comporte un très grand nombre d’indications tactiques et pragmatiques destinées à mobiliser les classes populaires à travers des organisations plus ou moins autogérées. Le langage est très accessible et recèle de nombreux concepts pratiques qui feront écho aux militants de terrain. Le propos d’Alinsky est appuyé sur une multitude d’exemples de terrain tirés pour la plupart de son expérience de sociologue à Chicago dans les années 1920 (il a rencontré l’entourage d’Al Capone) puis organisateur dans des quartiers populaires, dans les années qui ont suivi.

La suite de cet écrit rend compte des parties et sous-parties qui composent le livre d’Alinsky. Si tu es pressé tu peux aller directement à la conclusion générale, ci-dessous…

Compte-rendu détaillé :

  1. Préface

La préface de M.-H. Bacqué apporte de très intéressantes informations de contextualisation. Tout d’abord, concernant le parcours d’Alinsky, à Chicago, ses débuts comme organisateur. Mais aussi concernant sa vision du « radical« , c’est-à-dire celui qui doit apporter le changement dans la démocratie américaine :

Il n’est ni socialiste ni révolutionnaire […] Si Alinsky critique les effets du capitalisme et les inégalités et formes d’oppression qui lui sont liées, il ne remet pas en cause le système.

Bacqué évoque également le développement et l’institutionnalisation du community organizing, sa définition qui se complexifie en arrivant en France et en se confrontant à la notion de communauté. Pour Alinsky, le community organizing est une sorte de « syndicalisme de quartier« . Ce qui explique que l’activiste américain éprouve :

une forte méfiance vis-à-vis de l’action publique et du travail social, vus comme une forme de charité, d’assistance ou d’encadrement, opposée à l’accès au pouvoir du peuple et aux libertés individuelles.

La préfacière revient également sur les critiques adressées au community organizing à la sauce Alinsky : le leadership des « organisations du peuple » est trop souvent individuel, blanc et masculin, et son approche trop « pragmatique« , trop centrée sur les problèmes concrets et quotidiens, risque de s’éloigner des enjeux proprement politiques et du changement de société.

2. Appelez-moi rebelle

  • Qu’est-ce qu’un radical ? p. 27

Il y a beaucoup de diversité dans la société américaine, ce qui peut amener beaucoup de ségrégations et de divisions, commence par rappeler Alinsky, en s’adressant directement au lecteur. Les radicaux sont ceux qui « aiment les gens » et se battent pour les droits de tous. Après avoir cité en exemple différents personnages historiques (dont des religieux et des acteurs de la Révolution américaine), l’auteur propose une définition idéale du radical (p. 44-56) : c’est celui qui lutte pour l’égalité, contre les oppressions, pour la liberté socioéconomique, politique et spirituelle, et qui se distingue du libéral, qui, lui, est un démocrate plus modéré et plus éloigné de l’action de terrain.

  • Où sont les radicaux aujourd’hui ? p. 57

En réponse au développement du capitalisme de monopole, les ouvriers se sont organisés en syndicats, et les radicaux se sont saisis de cette opportunité. Cependant les syndicats américains sont devenus des espèces de corporations, très excluantes, et certains sont racistes. Pour que les syndicats redeviennent les « champions du peuple« , comme dit Alinsky, il faut que les radicaux contribuent à les changer de fond en combles, à les « démocratiser » et les amener à lutter non seulement pour améliorer les conditions de travail et de salaire des travailleurs et travailleuses, mais pour une « amélioration générale de tous les aspects de la vie » (p. 95).

  • La crise p. 97

Alinsky pointe ici, de manière presque mystique, le paroxysme du blocage des institutions. Il faut se détacher du passé et savoir regarder l’avenir droit dans les yeux pour prendre conscience des occasions qui se présentent de changer les choses. Il faut revivifier la « foi démocratique » en s’appuyant sur les gens pour trouver des solutions.

3. La construction des organisations du peuple

  • Le programme p. 115

Construire un programme populaire de changement social nécessite une organisation du peuple, et vice versa. Il faut que des organisateurs locaux catalysent le mouvement, mais c’est au peuple qu’il revient de formuler les idées et revendications. Il faut bien garder à l’esprit que pour ces organisations tous les problèmes locaux sont connectés entre eux et à ceux de la vie de la société. Le peuple et ses organisateurs doivent pouvoir s’organiser eux-mêmes pour traiter leurs problèmes à la racine, et ne pas se laisser « adapter » (on dirait actuellement « insérer« ) par des porteurs de « bienveillance » et de « bonté » qui veulent simplement occuper les gens et canaliser les colères : ceux-là incarnent la pire forme de « trahison sociale« …

  • Leaders locaux p. 129

Alinsky détaille dans ce chapitre quelques enjeux relatifs aux leaderships : les structures officielles qui s’implantent ou se font parachuter localement sont antidémocratiques et ne représentent personne. Pour ancrer une action sur un territoire il faut identifier les leaders locaux par des observations poussées, et passer par eux pour faire fonctionner l’organisation du peuple en lui garantissant des relais.

  • Traditions et organisations des communautés p. 145

Une organisation du peuple doit se nourrir des traditions locales (y compris religieuses, ethniques, etc.) et les respecter, ainsi que tous les collectifs locaux auxquels les gens appartiennent. L’organisation doit fédérer ces différents groupements et appartenances quitte à être au départ une « organisation d’organisations« , pour affronter un problème commun que chacun isolément ne peut affronter.

  • Tactiques organisationnelles p. 161

Le radical ne doit pas se laisser abattre par l’égoïsme et l’individualisme, il sait qu’ils sont dûs aux conditions sociales dans lesquelles vivent les gens. Il faut garder à l’esprit que cet individualisme peut devenir un atout, selon Alinsky. Il est en effet fondamental, selon lui, de saisir les individus dans toute la complexité de leurs interactions et liens sociaux, ainsi que l’image qu’ils se font de leur place dans les différents collectifs d’appartenance. La notion d’identification personnelle joue beaucoup dans cette approche, de même que l’effort de l’organisateur pour se situer dans les différentes factions existantes, pour ne pas apparaître comme rattaché à l’une d’entre elle en particulier (« pour être aux côtés de tous, ne soit aux côtés de personne« , énonce Alinsky un peu plus loin, p. 274).

  • Tactiques de conflit p. 211

Comme on peut s’en douter, Alinsky précise qu’une organisation du peuple est une organisation de conflit, et il faut s’y préparer. Il donne différents exemples stratégiques, et insiste à nouveau sur l’idée que les tactiques doivent s’inspirer des traditions locales.

  • Education populaire p. 237

L’auteur annonce que le but final de l’organisation du peuple et de la démocratie est l’éducation populaire. Elle passe par la compréhension mutuelle et la rencontre, mais aussi par le développement de savoirs vivants, impliqués dans la vie des gens, développés par eux-mêmes.

  • Considérations psychologiques sur l’organisation des masses p. 259

Alinsky fait observer que les gens en général préfèrent jouir de quelque chose qui est le fruit de leurs efforts, auquel ils ont été engagés, quelque chose à eux, plutôt que quelque chose qu’on leur donne gratuitement, sans tenir compte de leur avis, et qui semble de fait n’avoir que peu de valeur. L’auteur livre ensuite quelques observations sur les organisations du peuple. Tout d’abord, une participation électorale de 5 à 7% de la population aux organisations semble faible, mais par rapport à l’état de la démocratie américaine moderne, cela paraît tout de même non négligeable. Il annonce ensuite que l’organisation ne doit pas se fixer de « plafond« , de limites dans son programme ou action, sinon elle risque fort de produire des frustrations, et à terme, de retourner contre elle-même les colères et agressivités qu’elle devait canaliser et transformer en énergie. De même, l’organisation promeut de nouvelles façons de voir, de penser : il y a toujours des périodes de transition, de « désorganisation« .

  • Radicaux, réveillez-vous ! p. 279

Alinsky commence par revenir sur une sorte de storytelling national de façon pour le moins lyrique, présentant les Etats-Unis comme une terre de liberté, avant de pointer que « le mode de vie démocratique » est en déclin :

Si la démocratie meurt en Amérique, elle meurt partout dans le monde.

Pour palier à cette dangereuse chute de la participation il préconise la création d’organisations du peuple, seules à même de dépasser les divisions et de redonner pouvoir à tous les citoyens : « une démocratie privée de participation populaire meurt de paralysie« . Il faut palier à l’inertie des institutions qui à l’origine devaient servir le peuple (Eglise, syndicats…) en refaisant l’union de toutes ces organisations et institutions, en développant l’éducation du peuple et la « participation » :

L’éducation doit être présentée à notre peuple afin qu’elle ait du sens pour lui. Mais les éducateurs doivent d’abord s’éduquer dans l’art de l’enseignement démocratique en démocratie. Ils doivent apprendre à enseigner aux gens et à travailler aux eux. L’importance de la fonction des éducateurs dans la concrétisation d’une destinée démocratique prime sur tout le reste […] Ceux qui craignent que la construction d’organisations du peuple ne soit une révolution perdent de vue qu’il s’agit du développement ordonné de la participation, de l’intérêt et de l’action de la masse des gens. C’est vrai qu’il s’agit peut-être d’une révolution, mais alors d’une révolution ordonnée

L’ouvrage d’Alinsky s’achève avec un exemple de statuts associatifs pour une organisation du peuple (à adapter nécessairement car l’exemple donné est celui d’une organisation d’une très grande agglomération), ainsi qu’une brève postface de l’Alliance citoyenne évoquant des idées et ressentis sur les débuts de leur association et leur fonctionnement.

Conclusion générale

Une « révolution ordonnée« , c’est finalement ce que propose Alinsky, à travers le développement d’une forme d’éducation populaire citoyenne et d’une participation aux processus de décision. Pour Alinsky donc c’est en priorité l’esprit démocratique et ses règles de fonctionnement qu’il faut préserver et ré-insuffler parmi « les masses« , la conscience du pouvoir du peuple uni, pour contrer les injustices, la perte d’intérêt et la déconnexion entre dirigeants et citoyens.

Si sur le fond on est aux antipodes d’une logique de luttes de classes, Alinsky estimant qu’il faut collaborer avec tous les notables locaux en vue de créer une union populaire, la « méthode Alinsky » a néanmoins le mérite de proposer une tactique quasi-autogestionnaire. C’est-à-dire que le fond de l’action qu’Alinsky propose vise à  redonner sa grandeur à la démocratie américaine en redonnant au peuple son pouvoir : il n’envisage pas de dépasser le système capitaliste, le patriarcat, le néo-colonialisme, les obscurantismes spirituels et religieux, etc. Mais ce qui est intéressant c’est que la forme d’action qu’il propose se rapproche d’une revendication d’autogestion des classes populaires face à leurs problèmes immédiats, pouvant déboucher, si l’organisation fonctionne, à affronter des problèmes plus larges.

Théoriquement il n’est donc pas exclu que ces formes encore « simplistes » et « citoyennes » d’autogestion débouchent sur la volonté populaire de mettre un terme aux monopoles des banques, patrons et actionnaires, ou à l’invisibilisation subie par des nombreux et nombreuses opprimés… Si pour ma part je préfère le travail sur la « conscience de classe » plutôt que celui sur la « foi démocratique« , ces deux formes d’activités politiques liées à la vie, comme dit Wilhelm Reich, peuvent se rejoindre dans l’idée que l’autogestion collective au travail et dans la vie, sera bientôt la solution la plus logique, au fur et à mesure que les systèmes représentatifs, autoritaires, et autres, se sont discrédités aux yeux des « masses« .

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