La fabrique des imposteurs, Roland Gori (fiche de lecture)

Une fiche de lecture bête, méchante et linéaire. Je l’ai faite pour moi, alors autant partager.

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Roland GORI, 2013, La Fabrique des Imposteurs, Paris, Les Liens Qui Libèrent, 313 pages.

Psychanalyste et professeur émérite de psychopathologie clinique, Roland GORI a initié l’Appel des appels avec de nombreux intellectuels et acteurs de la société civile, prônant « l’insurrection des consciences ». Il a publié en 2013 un essai où il montre que notre civilisation, en se basant de plus en plus sur le respect de normes de présentation et de fonctionnement, devient une véritable Fabrique des imposteurs : chacun est amené à suivre des normes et procédures dans la conception desquelles il n’a aucun pouvoir, le sens, le fond, le pourquoi des choses étant progressivement perdus et enfouis sous la forme, le moyen, le comment. Ces évolutions produisent des ravages sociaux, politiques et psychiques.

Chapitre 1 : Normes et imposutres (p.11)

GORI commence par faire observer que « l’imposteur est un martyr de la comédie sociale des mœurs » (p.12-13). Si les individus se servent tous des possibilités d’identification sociale et psychique, l’imposteur, lui, fait de la forme son seul fond, il y a un vide qui empêche de déceler le vrai en lui. GORI souhaite montrer en quoi les personnalités fonctionnant selon la logique de l’imposture, appartiennent en fait à une catégorie produite par notre « civilisation des mœurs », par notre « rhétorique politique et morale », et surtout, par le « pouvoir néolibéral », qui réorganisent l’État et la vie en société (p.14-20). GORI pointe par-là le « discours du pragmatisme et de l’utilitarisme » qui font de l’individu un « entrepreneur de lui-même » (p.20).

L’auteur poursuit en faisant observer que notre système est de de plus en plus envahi par un « désir  fonctionnel » (p.24) qui tend à remplacer le travail politique collectif par le respect des normes, à remplacer les débats sur la répartition des pouvoirs par la recherche de la maîtrise, et même le droit du travail par les critères de gestion et de qualité (p.21-27). Les salarié.e.s sont poussés à l’imposture car le sens et le droit du travail se perdent sous cette invasion de normes : « les normes deviennent ainsi le cheval de Troie par lequel les logiques et les exigences du marché parviennent progressivement à contourner ou à atténuer les contraintes de la loi en général, des lois sociales en particulier » (p. 28). Cette imposture est un frein à l’émancipation car « lorsque l’autorité est en crise », l’autorité politique comme celle des mots (p. 34-35), l’imposture nourrit plutôt l’illusion et le « conformisme généralisé » (p.36) : « pour survivre il faut parfois tricher, frauder, mentir, et usurper toutes sortes de rôles et de fonctions » (p.34).

Chapitre 2 : Au nom de la norme (p.41)

                GORI commence par rappeler que la norme a un « côté objectif », souvent quantitatif, qui relève de sa « valeur d’exactitude », et un « côté subjectif », qui est un « jugement de valeur » émanant de « modèles sociaux », de « règles », de « coutumes communautaires » ou d’« exigences éthiques ». C’est en ce second sens que les normes révèlent la « substance éthique de la société » (p.41-43). Le flou entre ces définitions peut  contribuer à ce que les normes soient instrumentalisées au service de l’ordre établi :

« La soumission sociale opère aujourd’hui […] par des techniques d’assujettissement, des procédures normatives qui captent les corps, dirigent les gestes, modèlent les comportements en se référant aux discours de l’institution scientifique […] L’art de gouverner les conduites consiste à s’assurer la complicité active des sujets du pouvoir en vue de leur propre régulation établie et légitimée par les normes » (p. 45-46).

Ces dispositifs de normalisation s’insèrent dans tous les aspects de la vie (p.47, p.57-58), y compris dans la gestion du temps et du corps (p. 53). Cela permet au système social d’organiser une prévention et une gestion des risques (p.48, p.70).

Ces tendances à la gestion technique de la vie comportent cependant les germes d’un « totalitarisme culturel et langagier, donc virtuellement politique » (p.51), renforcé par l’informatisation du travail (p.75-76). Les individus troquent de plus en plus leur liberté contre leur sécurité, c’est pourquoi ils deviennent réticents à construire des postures contestataires (p.55). L’État se comporte comme un « entrepreneur » avec sa population (p.58), et la gère avec un « pragmatisme marchand » (p.68) qui associe anomalie et pathologie, trouble et symptôme (p.62-63). Dans ces glissements se loge l’idéologie qui forme « l’habitus moderne » à travers le temps de travail et la monnaie (p.71-72, 76-77).

En passant par les systèmes de normes, les institutions contournent la loi (p79, 81-82), en d’autres termes les processus de normalisation ne se font pas toujours par souci d’efficacité mais aussi avec une « finalité politique » (p.83). Dans ce cadre l’évaluation n’est qu’un rituel de la théodicée néolibérale (p.84). L’information, voire les signaux (p.86) remplacent de plus en plus la parole et prépare l’apparition d’un « homme neuro-économique » (p.85-87). Cette transformation du savoir fait perdre le sens au profit de la forme comme le montre l’évaluation (p.88-89, 91-93). Pourtant la technique n’est pas en elle-même porteuse du pire : c’est surtout lorsqu’elle échappe à la volonté collective qu’elle mène à des désastres (p.90). Elle devient l’affaire d’une « rationalité formelle » (p. 98) et de ses quelques experts (p.114-115, 120).

« La disparition d’une évaluation qui se soutient du partage des connaissances des métiers, de leur manière d’en rendre compte à partir des récits d’expériences concrètes au profit des protocoles standardisés, d’un benchmarking généralisé des actes professionnels conduisant à un pilotage par les chiffres, fabriqués plus ou moins artificiellement, ajustés avec plus ou moins de bonheur aux services mesurés, n’est pas simplement un moyen commode de contrôle, de surveillance et de gestion, elle constitue une politique » (p. 98)

                Cette « néo-évaluation » se développe contre la logique artisanale (p.99), les acteurs deviennent des « instruments instrumentés » (p.101) qui perdent le sens de leur action (p.122).

Chapitre 3 : Raisons et logiques de la bureaucratie d’expertise (p.129)

Il y a « prolétarisation généralisée de l’existence » parce qu’il y a « taylorisme généralisé de l’existence » (p.130). Cette prolétarisation s’opère d’abord par la mutation des savoirs, orientés par une rationalité économique : « les réformes d’un nouvel art de gouverner consistant à confisquer aux professionnels leur savoir-faire et à détruire la dimension artisanale de leurs métiers. Le mode d’emploi de la machine numérique a remplacé le jugement et la décision du travailleur confisqués par les procédures » (p.137). Il y a alors inhibition de la pensée et tout se passe sans débat (p.138-139). La prolétarisation passe aussi par la confiscation du temps (p.139), ce qui empêche encore plus de penser (p.140). Elle ne concerne d’ailleurs pas uniquement le travail : le producteur se produit lui-même, il faut une émancipation spécifique du travail (p.143-144). Le « méta-opérateur » de cette prolétarisation est selon GORI le déficit de la pensée démocratique et de l’engagement des intellectuels (p.145), qui laissent le champ libre au rationalisme technocratique et à son « hégémonie culturelle » (p.146).

La norme n’est pourtant qu’une transcription d’un rapport de forces « au sein duquel une exigence est imposée à une existence » (p.148). La néo-évaluation du travail n’amène donc pas à améliorer les pratiques mais simplement à mieux répondre aux critères provenant de plus en plus de machines et logiciels dont l’humain n’est qu’un rouage (p.151). La rationalité technique est désormais dominante (p.152) et c’est le propre du « système technicien » omnipotent (p.153). La démocratie devient obsolète et folklorique (p.154). Vouloir organiser la vie selon des modèles abstraits imposés génère des risques dictatoriaux (p.154-155, 163). Les gouvernements gouvernent pourtant au nom de normes (p.159-161).

Chapitre 4 : L’inhibition de rêver et le trauma de la civilisation (p.165)

Comme l’a établi N. ELIAS en parlant du processus de civilisation, le psychique et le social s’influencent réciproquement (p.166-167). « La clinique des singularités est indispensable pour éclairer les phénomènes collectifs » (p.168). Il explique que pour l’investigation psychologique une approche clinique et qualitative est la plus pertinente, comme en témoignent l’enjeu de l’analyse du rêve et de la guérison d’un trama (p.167-168) : notre société où dominent l’instrumental et le fonctionnel nous confronte à un « traumatisme de l’ordinaire », un « automatisme de répétition » impossible à dépasser car chacun n’est formé qu’à remplir sa fonction. Cela inhibe le « rêve » et la « subjectivité » (p.177), alors que le réel est polysémique et nécessite « une parole allant au-delà de l’information » (p.179). La rationalité instrumentale dominante est relative, « datée » et « localisée » (p.181). Cette raison instrumentale dévie le sacrifice nécessaire à l’organisation sociale envers elle-même : c’est le subjectif qui finalement est tué (p.182-183). Le sujet peut retourner sa haine contre lui-même en prenant conscience de sa propre « aliénation » (p.185).

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GORI revient ensuite sur la nécessité du travail du rêve qui nous fait accéder au symbolique, aux significations, au sens (p.187-189). Toute démarche créative nécessite un sens et un autrui destinataire  (p.189). Il est nécessaire de penser à « rêver le monde » pour ne pas y être soumis. Demeurer dans le « réalisme objectif » nécessite une adaptation qui est une violence (p.192-193). Par conséquent « c’est le monothéisme de la rationalité formelle […] » qui est à critiquer (p.194). « L’inhibition à communiquer » peut faire office de « révolte positive » (et passive) (p.195-197). Le paradoxe comme espace transitionnel est nécessaire au psychisme selon WINNICOTT (p.198). GORI évoque la théorie de la cure chez le célèbre psychologue pour enfants (p.200-201), qui se situe à rebours de l’idée que le patient doit s’adapter aux normes. Il synthétise et conclue ensuite ce quatrième chapitre (p.206-208).

Chapitre 5 La solution de l’imposture (p.209)

GORI commence par pointer que le nouveau modèle de société entraîne l’apparition d’un nouveau modèle de symptômes (p.210-211). Pour faire comprendre cela l’auteur revient à l’idée que le concept de « sujet » est différent chez M. FOUCAULT et en psychanalyse, spécifiquement en ce qui concerne leurs liens au contexte social (p.212-215). Un des premiers symptômes propres à notre société c’est l’imposteur. Le capitalisme contient en son ADN le jeu avec les apparences qui favorisent la forme de l’imposture (p. 216). « Lorsque l’apparence de la vertu suffit pour produire des bénéfices et des profits, ce serait pur gaspillage, péché aussi inutile qu’inefficace et improductif que de s’astreindre à exiger de cette vertu qu’elle soit réelle » (p.218). La société marchande du spectacle falsifie la vie sociale et subjective (p.220). L’imposteur révèle une faille de la rationalité formelle, il passe dans les mailles du filet (p.221-222+241) souvent ces sujets relèvent de la psychopathie (p.223). Après avoir développé, GORI estime : « […] Nous sommes les enfants trahis de la démocratie » (p.231). Il présente le modèle des « personnalités « as if » », des caméléons sans originalité, qui s’adaptent et corvéables (p.232-236). L’auteur rappelle que pour FOUCAULT les symptômes reflètent notamment les dysfonctionnements sociaux (p.237-238), c’est ce que nous apprennent les imposteurs sur notre société (p.238). On peut extrapoler en disant que le système social est aliénant mais il faut rester prudent (p.239-240). « Chaque société a les imposteurs qu’elle mérite […] » (p.243). La gouvernance des institutions a elle aussi sa responsabilité (p.245). En déshumanisant et en normalisant le système peut faire d’hommes ordinaires des tortionnaires (p.246-247), en « oubliant l’essentiel par fascination de l’utile » (p.249).

Chapitre 6 La désidération indispensable pour vivre et créer (p.250)

Une « passion pédagogique » se développe, et domine notamment dans les métiers relationnels, mais reste normalisatrice (p.250-252). Émerge une société du savoir-marchandise et de l’éducation comme moyen d’instrumentaliser les individus (p.255-256). Ainsi, « l’imposteur est comme un poisson dans l’eau » face aux néo-évaluations éducatives (p.258). GORI illustre son propos en rappelant le cas de Victor l’enfant sauvage (p.259-261), et fait observer : « la passion de la maîtrise s’est industrialisée » (p.262). Il appelle à mettre fin aux évaluations formelles et aux « sous-préfectures de la désolation » qui servent celle-ci (p.263). L’éducation doit en effet servir avant tout à transcender les normes, surmonter la division entre les expliqués et les expliquants (p.265). Il fait le parallèle avec Le Maître Ignorant de J. Rancière (p.266-267 et suivantes).

Il y a à l’œuvre un « fétichisme des formes » qui vise à congédier l’angoissante vérité (p.272) : « les sujets sont parfaitement disposés à entrer dans une fonction qui les aliène et les mutile parce que cela donne une forme à leur angoisse, une image au travers de laquelle ils peuvent bénéficier des petits plaisirs de l’existence, à commencer par  ceux qui satisfont les pulsions érotiques et agressives » (p.274). Inversement, la créativité transcende ces formes et transforme l’usage normal des choses à la façon d’une catachrèse (p.275-278). Il y a un parallèle entre l’art et les typologies du jeu (game et playing, p.280-285).

Le récit produit de façon artisanale est supplanté par l’information et les procédures industrielles : « […] c’est la dimension artisanale de tous ces métiers qui se trouve expurgée pour mieux aligner ceux qui les exercent dans ce processus général de la production industrielle permettant leur prolétarisation en masse » (p.279). Seule « l’expérience culturelle » permet de se sauver du rationalisme technique morbide (p.283-285). « L’inutile peut se révéler essentiel » (p.285).

GORI fait par ailleurs observer que l’information ne suffit plus pour mobiliser : il faut retrouver le sens des expériences (p.286) en impliquant la parole des professionnels, des travailleurs, des opprimés (p.287). Le politique et la langue de ceux qui dominent ce champ ont perdu leur spécificité, ont confondu les moyens et les fins et s’inspirent de l’économie et du pouvoir. Pour préserver la démocratie le politique devrait selon GORI rester autonome (p.292-294). Nous devons ensemble soutenir cette « angoisse devant l’autonomie », par exemple à travers les sciences et la philosophie qui doivent être « à la disposition » de la démocratie (p.296-298). Cette dernière s’est en effet émancipé des religions et des tyrannies pour se jeter « dans les bras du marché » : nous sommes ses « enfants trahis » (p.298).

Se référant aux travaux de B. CASSIN, notamment sur le sophisme, l’auteur montre également que le politique est porté par des enjeux de langage et de partage de ce langage (p.299-301). Le politique doit en effet « ouvrir à la pluralité des significations » pour retrouver la véritable démocratie, c’est-à-dire un processus collectif (p.302-303). Il revient enfin sur la « mascarade » comme symptôme de dysfonctionnement de la norme (p.304-305), et affirme qu’il faut pouvoir « penser poétiquement le monde » et sortir le langage de tout système de signe qui l’enferme (p.307). « Il faut permettre au langage et à la parole politiques de troubler l’ordre « normal » » (p.308).

 

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L’institution du travail : un compte-rendu et une émission de radio

A l’occasion des mobilisations contre la « loi-travail » de Macron, et de la sortie du 6ème épisode de l’émission de radio Sons Rouges et Noirs, je (re)publie le compte-rendu écrit et l’épisode de radio que je consacre à l’ouvrage L’institution du travail, de Claude Didry.

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Claude Didry, L’institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2016, 244 p.

Le site de l’éditeur : la Dispute

Mon compte-rendu de lecture écrit :

Compte-rendu disponible à cette adresse (Lectures)

Résumé du compte-rendu écrit : « Claude Didry, sociologue, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’IDHES-Cachan, développe depuis plusieurs années une sociologie historique du droit du travail, de l’innovation, du dialogue social et des restructurations d’entreprises. Avec le présent ouvrage, publié dans une collection animée par Bernard Friot, Claude Didry questionne la constitution de notre notion de « travail », à travers une sociologie historique des principaux dispositifs législatifs et juridiques qui l’ont instituée depuis la Révolution Française« 

Sons Rouges et Noirs

Emission de radio, Sons Rouges et Noirs – épisode 6 :

 Résume de l’épisode : Le travail social est un univers professionnel complexe, et à ce titre il est lui aussi traversé par les réformes du droit du travail défendues par les gouvernements libéraux. Pour cette fin de vacances et à l’occasion des mobilisations contre la « loi travail » de Macron, Sons Rouges et Noirs présente le livre L’institution du travail de Claude Didry.

Emission disponible à l’adresse suivante : Sons Rouges et Noirs

 

Pour aller plus loin sur le thème du travail, dans les Pages Rouges et Noires :

 

 

 

Max Weber, « La ville » (fiche de lecture)

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Fiche de lecture :

Max Weber, La ville, Paris, La Découverte, coll. « Politique et sociétés », 2014, 280 p., traduit de l’allemand et introduit par Aurélien Berlan ; Etude critique française établie par Aurélien Berlan ; postface d’Yves Sintomere.

Disponible à l’adresse suivante :

http://lectures.revues.org/16572

Site de l’éditeur :

La Découverte

Si tu es étudiant et que tu dois faire une fiche de lecture là-dessus pense à reformuler les passages que tu copies, certains correcteurs utilisent des logiciels ou des moteurs de recherche pour fliquer le plagiat. Salut à toi!

Cette nouvelle édition de l’ouvrage classique de Max Weber bénéficie tout d’abord des nombreux apports dus à l’important travail éditorial d’Aurélien Berlan1 : nouvelle traduction, révision des notes de bas de pages et du glossaire (rédigés par les précédents éditeurs allemands), rédaction d’une notice et d’une introduction qui resituent le propos de ce texte dans les réflexions générales de son auteur…

L’éditeur français rappelle ainsi que La ville est un fragment d’un ouvrage plus vaste (Wirtschaft und Gesellschaft) lui-même partiellement traduit en France par Économie et société. Cette recontextualisation permet de relier La ville aux études socio-historiques wébériennes sur la genèse du capitalisme et de l’État modernes, tout en battant en brèche l’idée que l’ouvrage s’inscrirait d’emblée et uniquement dans le registre de la sociologie urbaine ; d’après A. Berlan, ce sont bien plus les formes particulières du politique et de l’économique dont l’urbain est porteur qui intéressent Weber, en ce qu’elles sont des facteurs déterminants (bien que non suffisants) pour la compréhension du monde moderne.

Le livre de Weber, laissé inachevé à la mort soudaine de l’auteur, peut paraître « composite » et plutôt complexe d’accès, comme le souligne encore l’éditeur. Le penseur allemand mobilise des « connaissances encyclopédiques »2 organisées selon la méthode des idéaux-types, en vue d’éclairer la spécificité des villes occidentales, antiques et surtout médiévales, et le « rôle essentiel »3 qu’elles ont joué dans l’avènement des processus modernes de rationalisation de l’économie et du politique.

Le propos de Weber s’entame sur un premier chapitre assez conceptuel qui pose une première définition générale de la ville. Celle-ci serait constituée par une dimension économique, à travers la présence d’un marché et la mise en place d’une politique économique à part entière visant à réguler la production, la consommation et l’échange. Mais la ville serait également constituée par une dimension politique en ce qu’elle se présente souvent, dans l’histoire, comme une place fortifiée et une « garnison » militaire. La ville occidentale, quant à elle, a la particularité profonde, aux yeux de Weber, de s’être présentée parfois sous la forme de la « commune ». Les deux précédents critères généraux de définition de la ville sont complétés, dans le cas de la « commune », par l’existence d’un tribunal et d’un droit propres à la ville en tant que telle, par la constitution de cette ville en « groupement » volontaire et conscient dont les membres ont, directement ou pas, participé aux instances de pouvoir de la ville, ces dernières garantissant « une autonomie et une autocéphalie au moins partielles » (p. 62).

C’est donc la « ville occidentale » qui retient surtout l’attention de Weber, en ce qu’elle est le siège de la « bourgeoisie »4 même dont la « conduite de vie » et les « intérêts » font, au fil des siècles, le lit du capitalisme. Le deuxième chapitre étudie ainsi les conditions d’émergence de cette forme socio-politique de la « commune », si bien condensée par l’adage « l’air de la ville rend libre » (p. 74). C’est par des évolutions du droit foncier et du « statut juridique des personnes » que se produisent les principaux mouvements originels vers la « commune », ainsi que sous l’influence du christianisme qui dilue les anciennes formes d’appartenance (notamment lignagères et symboliques) et contribue à mettre sur pied toute une administration. Weber pointe à de multiples reprises que, dans diverses villes non-occidentales, mais aussi occidentales antiques, c’est justement la prégnance de ces appartenances holistes et symboliques qui a freiné l’émergence de la forme communale, où domine « l’individualisation du droit de cité » (p. 86). C’est enfin la puissance militaire et/ou économique de certaines couches de citadins qui obligeait les souverains à se garantir leur soutien, raison pour laquelle les communes ont, selon Weber, deux types de « genèses » : soit « dérivée », c’est-à-dire que la commune se fonde sur un « octroi de privilèges » de la part des seigneurs féodaux locaux ; soit « originaire », c’est-à-dire que par un coup de force (généralement juridique) une commune est fondée par des meneurs audacieux, conjurant contre les autorités en place.

Au terme de longues « luttes entre les ordres » (p. 34) menées par les notables urbains contre les pouvoirs féodaux, on peut distinguer qu’un nouveau type de ville émerge dans le raisonnement de Weber : la « ville patricienne », dominée en fait – et parfois aussi en droit – par une catégorie de notables que l’auteur allemand désigne du terme générique de « patriciens ». Le troisième chapitre explique ainsi que, dans l’Antiquité, le « patriciat » urbain se formait à partir de critères symboliques (appartenance à un lignage noble ou à une certaine « tribu »). En revanche, et par contraste, on peut observer qu’au Moyen Âge, le « patriciat » des villes, où règne la « communauté des statuts », se fonde plutôt sur des critères économiques : les patriciens sont des « rentiers » tirant profit de propriétés rurales qui les dispensent d’occuper une activité professionnelle5, et sont donc, de fait, les seuls « disponibles », et suffisamment armés, pour prendre en charge la politique urbaine.

Mais cette domination patricienne ne dure pas éternellement et on peut observer qu’une « évolution « démocratique » » va changer la donne en faisant advenir un nouveau type de ville : la « ville plébéienne », objet du quatrième et dernier chapitre du livre. Weber réfléchit longuement l’exemple du « popolo » italien, « le premier groupement politique tout à fait conscient de son caractère illégitime et révolutionnaire » (p. 152, souligné par Max Weber), qui, à partir de la toute fin du XIIe siècle, organise une administration, une juridiction, une milice… pour lutter contre le patriciat. L’auteur allemand remarque une similitude avec les poussées démocratiques urbaines de l’Antiquité, ce qui lui fait postuler que les « formes » sociales se caractérisent par une « Eingengesetzlichkeit », une « logique propre » (p. 162)6. Ces mouvements démocratiques antiques puis médiévaux aboutissent, non pas à l’égalisation des conditions, mais plutôt à « l’institutionnalisation » du groupement politique urbain, à la reconnaissance de la légitimité du modèle « bourgeois » et du « principe de la commune territoriale » ; mais aussi à d’importants mouvements de rationalisation du droit, de la législation, de l’administration, et à l’émergence du principe de la représentativité politique.

Si l’ouvrage de Weber ne comporte formellement pas plus de conclusion que d’introduction rédigée de sa main, on peut considérer que toute une partie du quatrième chapitre joue le rôle de clôture finale de la réflexion. Dans ces passages décisifs, l’auteur reprend les données établies auparavant sur les villes occidentales, puis systématise et synthétise la comparaison entre les types antique et médiéval, en remettant en valeur les spécificités du second type. Les deux catégories connaissent, aux yeux de Weber, des cycles similaires de soumission à des pouvoirs extérieurs, entre lesquels s’intercalent des époques d’indépendance, mais, pour autant, seule la ville occidentale médiévale s’est avérée déterminante dans l’avènement du capitalisme et de l’État modernes. Après avoir reformulé sa question fondamentale, Weber regroupe les éléments de réponse développés tout au long du livre : les « communes » sont caractérisées par l’« autonomie politique », une « politique extérieure expansionniste » (notamment à l’égard de la campagne environnante), l’« autonomie juridique », l’« autocéphalie » (les autorités de la ville émanaient exclusivement de la ville), l’« autonomie fiscale », la « politique économique autonome » (notamment dans la gestion du marché)…

Weber présente une possibilité de réponse dans l’opposition entre l’« homo politicus » et l’« homo oeconomicus », soit entre le caractère politique des facteurs dominant l’organisation sociale des villes antiques, et le caractère économique des facteurs dominant l’organisation sociale des villes médiévales. Dans les premières, le patriciat, puis la paysannerie, le « démôs » et les hoplites ont été porteurs de l’« orientation d’abord politique et militaire » de la cité antique (p. 210) ; en revanche, pour les secondes, les citadins qui mettent à bas la domination patricienne « étaient intéressés de manière croissante par le profit issu pacifiquement du commerce et de l’artisanat » (p. 212), car ils étaient eux-mêmes massivement issus des « métiers » et des « arts ».

Le dernier intérêt majeur de cette nouvelle édition est qu’elle s’achève sur une postface d’Yves Sintomer7 qui, sans concession, réévalue La ville à l’aune des progrès récents des sciences sociales, et plus spécifiquement de l’« histoire globale ». Le chercheur affirme l’intérêt du texte de Weber « dans la voie d’une sociologie historique de la mondialisation » (p. 251), et met en valeur certaines riches intuitions de l’auteur allemand qui, en dépassant les réflexes évolutionnistes de son époque, « anticipe les chemins actuels empruntés par l’histoire globale » (p. 236). Cependant, Weber, d’une part, reste cerné par les œillères de « l’européocentrisme » qui lui font perdre de vue toute une part de l’histoire mondiale qu’il prétend étudier, et, d’autre part, certains des idéaux-types mobilisés dans l’ouvrage peuvent, selon Y. Sintomer, prêter le flanc à la critique. Enfin, aux yeux de ce dernier, Weber élude totalement la question de la ville comme espace public et comme lieu (physique) du jeu de l’opinion publique, pas plus qu’il ne distingue clairement la « cité républicaine » du reste des villes occidentales. Au final, une édition d’une grande richesse et d’une grande rigueur qui a le mérite de replacer La ville dans d’importants débats actuels, sans tomber dans l’admiration ou l’hagiographie, et qui met la critique scientifique au service de vastes perspectives de recherche.

NOTES
1 Agrégé et docteur en philosophie (http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_fabrique_des_derniers_hommes-9782707172945.html)
2 Freund Julien, « Préface », in Weber Max, La ville, Édition Aubier, Paris, 1982, p. 8.
3 Berlan Aurélien, « Introduction. Le citadin, le citoyen et le bourgeois », in Weber Max, La ville, Édition La Découverte, 2014, p. 18.
4 Aurélien Berlan, dans son introduction, fait une importante mise au point sur la difficulté qu’on peut avoir à appréhender, en français, la notion allemande de « Bürger », qui renvoie, selon les contextes, à « une série de classes définies par des intérêts économiques » (« bourgeois » dans un sens actuel assez courant), « tous les citoyens au sein d’un corps politique défini par le monopole de certains droits », ou « un ordre (Stand) défini par un niveau de fortune et de culture constitutif d’un certain prestige » (p. 37).
5 Et qui leur permettent éventuellement d’investir dans des « affaires » en ville, toujours en évitant de travailler, la « position d’entrepreneur » étant « interdite » aux lignages de « rang supérieur », et le « travail lucratif » tombant globalement dans un considérable « mépris » (p. 148).
6 Qu’on peut aussi traduire par « loi interne propre », Freund, ibid., p. 16.
7 Professeur en sciences politiques (http://www.sintomer.net/)

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Jonathan Louli, « Max Weber, La ville », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2014, mis en ligne le 26 décembre 2014, consulté le 21 mars 2017. URL : http://lectures.revues.org/16572

Dany-Robert Dufour, « Pléonexie »

438.d4552539

Compte-rendu :

Dany-Robert Dufour, Pléonexie. [dict. : « Vouloir posséder toujours plus »], Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « La bibliothèque du MAUSS », 2015, 133 p.

Disponible à l’adresse suivante :

http://lectures.revues.org/18574

Le site de l’éditeur :

http://www.editionsbdl.com/fr/

« Professeur en philosophie et sciences de l’éducation, Dany-Robert Dufour produit depuis quelques années une critique philosophique de la modernité capitaliste nourrie notamment par Freud, Marx et la philosophie grecque antique. En juin 2014, le Théâtre de la Tempête à Paris lui propose de présenter certains textes philosophiques, afin qu’ils soient lus et mis en scène par des comédiens. Dufour souhaitait alors explorer la notion de pléonexie, à travers divers textes, de Platon à la littérature moldave en passant par Mandeville. Le philosophe a sélectionné des extraits de textes de ces auteurs et les a « réécrits » pour les rendre « aussi audibles, c’est-à-dire actuels que possible » (p. 13). Le présent ouvrage rassemble les textes qui ont été lus, un commentaire introductif de Dufour, et un dialogue qu’il a écrit lui-même«