Karl Marx, « A propos de La Question Juive » (note de lecture)

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Karl Marx, A propos de « La Question Juive », 1982 [1844], in Œuvres. III. Philosophie, Paris, Editions Gallimard, Coll. « Bibliothèque de la Pléiade », édition présentée et commentée par Maximilien Rubel, p.347-381.

Comme l’explique la présentation de l’éditeur, dans cet article Marx débat avec deux textes du philosophe allemand Bruno Bauer, publiés en 1843 sur l’émancipation de la communauté juive en Allemagne. Cette question révèle la profonde contradiction entre « l’État » en tant que système politique constitué de citoyens abstraits, et la « société civile », qui elle est faite d’individus privés réels. Cette partie du raisonnement de Marx est fondamentale dans sa conception de l’État, de la politique et de la religion. L’auteur polémique ensuite au sujet les Droits de l’Homme et du Citoyen, qui à ses yeux sont surtout les « droits de l’Homme bourgeois ». Il termine le texte par la partie qui a la plus mauvaise réputation, une critique assez passionnée de la fonction sociale de la communauté juive, cantonnée par l’évolution sociale et historique aux métiers de la finance, fonction aliénante pour elle-même comme pour la plupart des membres de la « société bourgeoise ».

Partie 1. p.347

Marx commence par résumer les positions adoptées par Bruno Bauer dans son ouvrage La Question Juive, et dans un article sur le même thème, tous deux publiés en 1843. Le problème de l’émancipation des Juifs dans l’Allemagne du milieu du XIXème est que l’État est dit « chrétien » (p.348). Selon Bauer, résume Marx, l’émancipation des Juifs dans cet État chrétien est impossible, car il y a une opposition religieuse qui semble indépassable. La conséquence semble être qu’il faut alors dépasser les religions pour que cette opposition tombe, que « Juif et chrétien ne reconnaissent plus dans leur religion respective que des étapes distinctes du développement de l’esprit humain, des peaux de serpent rejetées par l’histoire » (souligné par Marx, p.349), et que, par ailleurs, l’État lui-même s’émancipe de la religion. Marx estime cependant que cette façon d’envisager la question est « bornée » et insuffisante (p.351).

En effet, Marx estime que « l’émancipation politique » et « l’émancipation humaine » ne sont pas exactement la même chose : on peut se demander dans quelle mesure l’émancipation implique d’abandonner la religion ? (p.352). « La question du rapport de l’émancipation politique à la religion devient pour nous la question du rapport de l’émancipation politique à l’émancipation humaine » (souligné par Marx, p.354). L’émancipation politique de l’individu religieux en général commence par l’émancipation de l’État par rapport à la religion en général, c’est-à-dire que « l’État en tant que tel, s’émancipe de la religion en s’émancipant de la religion d’État, c’est-à-dire quand, en tant qu’État, il ne professe aucune religion, mais professe plutôt qu’il est État » (souligné par Marx, p.354).

Cependant, signale Marx, le rapport à la religion entretenu par l’État n’est autre que le rapport à la religion entretenu par les gens qui constituent l’État : « l’État est le médiateur entre l’homme et la liberté de l’homme », de ce point de vue (p.355). Cela signifie que l’État a la capacité de nier, dans sa sphère d’action, les données biologiques, sociales, etc., qui distinguent les individus, sans cependant les abolir réellement : « ce n’est qu’en s’élevant ainsi au-dessus des éléments particuliers que l’État s’érige en universalité » (p.356). L’individu mène donc une « vie double », en tant que membre d’une « communauté politique » et en tant qu’ « individu privé » (p.356).

Autrement dit, « dans l’État, où il est considéré comme un être générique [membre d’une espèce, d’une généralité abstraite] l’homme est le membre imaginaire d’une souveraineté illusoire, dépouillé de sa vie réelle d’individu et empli d’une universalité irréelle » (p.357), ainsi, dire que chaque individu est un citoyen égal à un autre est un pur sophisme, une figure de style sans réalité : « c’est la sophistique de l’État politique lui-même » (souligné par Marx, p.357).

L’émancipation politique, la reconnaissance juridique en tant que citoyen abstrait, n’est pas l’émancipation parfaite, mais elle peut en constituer une étape : « ce n’est certes pas la forme dernière de l’émancipation humaine à l’intérieur du monde tel qu’il a existé jusqu’ici » (souligné par Marx, p.358). L’État s’érige donc sur une contradiction entre citoyens abstraits et individus concrets, dont la religion n’est en l’occurrence qu’un des enjeux les plus visibles : « le conflit où l’adepte d’une religion particulière se trouve avec sa qualité de citoyen n’est qu’un aspect partiel de la contradiction générale, du conflit profane entre l’État politique et la société civile » (souligné par Marx, p.364).

Marx en vient ensuite à répondre à un autre argument de Bauer, selon qui l’émancipation revient à bénéficier des « droits de l’Homme », à condition de renoncer à toute foi religieuse. Marx commence par répliquer que ces droits sont des droits civiques, et ne sont donc a priori pas incompatibles avec une croyance religieuse. Il se propose ensuite d’examiner plus précisément de quoi il s’agit. Il constate tout d’abord que les Déclarations séparent bien « droits de l’Homme » et « droits du citoyen », en cohérence avec la contradiction fondatrice de l’État politique.

En se penchant sur les Déclarations de 1791 et 1793, Marx observe que le principe revendiqué de liberté est avant tout celui d’une « liberté de l’homme comme monade [singularité] isolée et repliée sur elle-même », autrement dit c’est le droit de « faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », donc une liberté fondée non sur « l’union » des individus mais « sur la séparation de l’homme avec l’homme, c’est le droit de cette séparation, le droit de l’individu borné, enfermé en lui-même », et « l’application pratique » de ce droit à la liberté égoïste, c’est « le droit à la propriété privée », le « droit de l’intérêt personnel ». Ce principe de liberté « laisse chaque homme trouver dans autrui non la réalisation, mais plutôt la limite de sa propre liberté » (p.367). Il en est de même pour le principe d’égalité, qui revient à considérer chacun comme une individualité isolée et « repliée sur elle-même » (p.368).

« Ainsi, aucun des prétendus droits de l’homme ne s’étend au-delà de l’homme égoïste, au-delà de l’homme comme membre de la société civile, savoir un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé, l’individu séparé de la communauté. Bien loin que l’homme ait été considéré, dans ces droits-là, comme un être générique, c’est au contraire la vie générique elle-même, la société, qui apparaît comme un cadre extérieur aux individus, une entrave à leur indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c’est la nécessité naturelle, le besoin et l’intérêt privé, la conservation de leur propriété et de leur personne égoïste (…) Ce n’est pas l’homme comme citoyen, mais l’homme comme bourgeois qui est pris pour l’homme proprement dit, pour l’homme vrai » (souligné par Marx, p.368-369).

Le citoyen et ses droits sont donc taillés principalement par le respect de l’intérêt égoïste, et ce depuis la Révolution et la fin de la féodalité, qui n’ont fait que libérer l’intérêt personnel et non l’humain en général et socialement, alors qu’au contraire : « Toute émancipation signifie réduction du monde humain, des rapports sociaux à l’homme lui-même (…) C’est seulement lorsque l’homme individuel, réel, aura recouvré en lui-même le citoyen abstrait et qu’il sera devenu, lui, homme individuel, un être générique dans sa vie empirique, dans son travail individuel, dans ses rapports individuels, lorsque l’homme aura reconnu et organisé ses propres forces comme forces sociales et ne retranchera donc plus de lui la force sociale sous l’aspect de la forme politique ; c’est alors seulement que l’émancipation humaine sera accomplie » (souligné par Marx, p.373). Autrement dit, toute émancipation, dit Marx, passe par l’émancipation de chacun individuellement, et par la reconnaissance en soi-même, et par soi-même, du fait que nous sommes tous membres d’une espèce, et que chacun ne peut être lui-même, et ne peut être émancipé, qu’en étant et en agissant avec d’autres membres de cette espèce, au-delà de toute barrière abstraite, et notamment politique – c’est-à-dire toute barrière dressée en vue de la répartition du pouvoir dans l’État construit par la société bourgeoise, ayant pour conséquence de diviser et de hiérarchiser les gens.

Partie 2. p.373

Marx critique le fait que Bauer voit la question juive, dans ce second texte, d’une façon avant tout théologique et religieuse, cherchant à critiquer le dogme judaïque. Selon Marx, il faut plutôt retenir que socialement et historiquement les Juifs ont été cantonnés aux métiers d’argent et de « trafic ». Dans des contextes sociaux propices, l’émancipation juive et le développement de la « puissance financière » sont donc allés de pair, sans conférer de « droits politiques » aux Juifs. La société bourgeoise « engendre continuellement le Juif », c’est-à-dire un paria cantonné aux métiers financiers que personne d’autre ne veut faire car pendant longtemps ils ont été très mal vus (p.375-377). En effet :

« Le besoin pratique, l’égoïsme, voilà le principe de la société bourgeoise et il se manifeste comme tel dans toute sa pureté dès que la société bourgeoise a achevé de mettre au monde l’État politique. Le dieu du besoin pratique et de l’intérêt personnel, c’est l’argent (…) L’argent avilit tous les dieux des hommes : il les transforme en une marchandise. L’argent est la valeur universelle de toutes choses, constituée pour soi-même. C’est pourquoi il a dépouillé le monde entier, le monde des hommes ainsi que la nature, de leur valeur originelle. L’argent, c’est l’essence aliénée du travail et de la vie de l’homme, et cette essence étrangère le domine, et il l’adore » (souligné par Marx, p.378).

Ainsi, l’argent et la « puissance financière » avilissent l’humain mais plus encore ceux qui, à l’époque, devaient en faire leur métier, principalement Juifs ; leur culture, leur façon de penser, s’en trouvaient comme perverties par leurs conditions socioprofessionnelles.

« Trafiquer, c’est pratiquer l’aliénation. De même que l’homme, tant qu’il est sous l’emprise de la religion, ne sait réaliser son être qu’en en faisant un être étranger et imaginaire, de même, sous la domination du besoin égoïste, il ne peut avoir d’activité pratique, produire pratiquement des objets qu’en plaçant ses produits, ainsi que son activité sous la domination d’un être étranger et en leur attribuant la signification d’un être étranger : l’argent » (souligné par Marx, p.380).

En laissant la puissance financière et l’argent se développer, en cantonnant les Juifs dans ces métiers, la société bourgeoise s’est laissé envahir par cette aliénation, cette corruption. En conséquence « l’émancipation sociale du Juif, c’est l’émancipation de la société libérée du judaïsme » (p.381), de la même façon qu’actuellement on pourrait critiquer l’américanisation de nos sociétés.

Conclusion :

Marx, issu d’une famille juive et encore inscrit à l’époque dans une philosophie humaniste, peut difficilement être taxé d’antisémitisme à la lecture de ce texte, rédigé alors qu’un représentant de la communauté juive avait sollicité le philosophe allemand pour écrire au Parlement. Marx se montre bien plus hargneux à l’encontre de l’État, produit de la « société bourgeoise » et instrument de division et d’aliénation.

Aux comptes des mystifications qui divisent l’espèce humaine, Marx dénonce donc bien plus la pensée universaliste et la citoyenneté abstraite sur lesquelles s’appuient cet État bourgeois pour asseoir la domination des classes possédantes ; l’auteur estimant que la question religieuse n’est qu’un aspect parmi de nombreuses autres caractéristiques concrètes qui, attachées aux individus privés, réels, sont niées par l’État dans la mesure où elles ne s’accordent pas avec le modèle de « l’homme  bourgeois » libre de défendre son intérêt égoïste.

Alors que certains, même à gauche, revendiquent actuellement un droit à l’islamophobie entendu comme une simple critique du dogme religieux, il est important de se replonger dans ce texte qui montre bien que l’ennemi principal doit rester l’État bourgeois qui divise, qui aliène, et qui sert l’exploitation, au nom de l’universalisme et de la citoyenneté abstraite mises au service du marché et l’égoïsme individuel ; et que toute démarche « islamophobe ou catophobe » se revendiquant d’une simple critique des dogmes religieux tels que présentés dans les « livres sacrés » n’est que théologie, idéalisme, abstraction pure, et donc dénué d’intérêt pour toute démarche révolutionnaire communiste et/ou libertaire.

 

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