Devenir poète ou révolutionnaire avec Francis Ponge

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« Traitée d’une certaine manière, la parole est assurément une façon de sévir »

Francis Ponge

À N2H.

 

Article disponible sur expansive.info

 

 

Francis Ponge (1899 – 1988) est connu pour l’originalité de son œuvre poétique et littéraire et la forme spécifique de construction de son expression, en lutte contre l’inertie des mots et des idées, contre le poids des paroles héritées sur l’esprit. Depuis 1967, la collection Poésie/Gallimard édite un petit recueil comprenant les principaux écrits des débuts de Ponge, « Douze petits écrits », « Le parti pris des choses », et « Proêmes », dans lesquels on voit se constituer les bases de l’approche et de la revendication de Ponge par rapport à la parole, à l’expression. « A bas la pensée ! », s’écrit-il au terme du recueil, revendiquant de se positionner « à l’extrémité d’une philosophie de la non-signification du monde et de l’infidélité des moyens d’expression » (p. 195). En quoi ces prises de position sont-elles l’écho d’une impulsion révolutionnaire, et comment la poésie en prose de Ponge déploie-t-elle cette impulsion ? Il faut d’abord retenir que la « proésie » de Ponge émerge d’un mouvement de « dégout » et de rébellion :

« Qu’on s’en persuade, il nous a fallu bien quelques raisons impérieuses pour devenir ou pour rester poète. Notre premier mobile fut sans doute le dégout de ce qu’on nous oblige à penser et à dire, de ce à quoi notre nature d’homme nous force à prendre part. Honteux de l’arrangement tel qu’il est des choses, honteux de tous ces grossiers camions qui passent en nous, de ces usines, manufactures, magasins, théâtres, monuments publics qui constituent bien plus que le décor de notre vie » (p. 162).

Pourquoi subir cet « arrangement des choses », comment le surmonter ? « Nous avons observé que la Nature autrement puissante que les hommes fait dix fois moins de bruit, et que la nature dans l’homme, je veux dire la raison, n’en fait pas du tout », poursuit-il (p. 162). La raison est muette et ne se présente pas sous la forme d’une vérité à saisir. Ainsi conçue, la raison, la signification de l’existence humaine, ne peut se saisir qu’à la dérive, tourmentée par les infinis insondables à côté desquels elle est bien insignifiante :

«  L’homme, et par rancune aussi contre leur immensité qui l’assomme, se précipite aux bords ou à l’intersection des grandes choses pour les définir. Car la raison au sein de l’uniforme dangereusement ballote et se raréfie : un esprit en mal de notions doit d’abord s’approvisionner d’apparences » (p. 58).

Ces infinis, ces « grandes choses » du monde et de l’existence, en ne se laissant pas définir, circonscrire, fondent en l’individu le sentiment d’un immense « désordre de l’univers » (p. 169), plantent sur toute tentative d’explication l’étendard de la non-signification, du non-sens de l’existence. L’existence dépourvue de sens ne laisse à l’individu, à la conscience, que des mots vides qui ne parviennent pas à l’expliquer, à la justifier : « il est tout de même à plusieurs points de vue insupportable de penser dans quel infime manège depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, enfin la réalité de l’homme » (p. 173). L’individu subit bientôt l’une des « douleurs » parmi « les plus graves » qui soient, attachée à cette conscience brûlante du non-sens : « celle que provoque chez toute créature le sentiment de sa non-justification » (p. 169-170). Il arrive alors « qu’on ne puisse croire sûrement à nulle existence, à nulle réalité » (p. 128), et que la douleur diffuse se mue, avec le temps, en un désespoir total :

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Mais le désespoir ne prend jamais définitivement le pas sur la rébellion, car il faut bien dénoncer, refuser, la douloureuse « monstruosité » de cet « ordre des choses » dans lequel on nous « maintient de force la tête » (p. 155) :

« Hélas, pour comble d’horreur, à l’intérieur de nous-mêmes, le même ordre sordide parle, parce que nous n’avons à notre disposition d’autres mots ni d’autres grands mots (ou phrases, c’est-à-dire d’autres idées) que ceux qu’un usage journalier dans ce monde grossier depuis l’éternité prostitue. Tout se passe pour nous comme pour des peintres qui n’auraient à leur disposition pour y tremper leurs pinceaux qu’un même immense pot où depuis la nuit des temps tous auraient eu à délayer leurs couleurs » (p. 155-156).

Dès lors, pour le poète, « il ne s’agit pas de nettoyer les écuries d’Augias, mais de les peindre à fresque au moyen de leur propre purin » (p. 156). En vue de sauver quelques jeunes gens du « suicide » ou de « l’entrée aux flics », Ponge exhorte : « soyez poètes » (p. 157). Il s’agit de fonder sa propre « rhétorique », pour « résister aux paroles » et « ne dire que ce qu’on veut dire ». C’est à cette condition que peuvent être sauvées « les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes. Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses » (p. 157). Si c’est en effet le désespoir qui dicte les « fragments de masques » qu’on doit revêtir et les poses saugrenues que chacun doit prendre pour le tromper, et continuer à exister, il importe alors de combattre la tyrannie de cet ordre des choses, en prenant « la pose du révolutionnaire ou du poète » (p. 159).

Même sur les cimes du désespoir, « ne pas prendre parti, c’est encore en prendre un (le mauvais) ». Il faut donc s’efforcer de prendre « le moins mauvais » des partis politiques, celui qui permet le mieux de changer les conditions de l’existence : « c’est l’Homme qui est le but » (p. 189).oHhhhh( o(    Ponge veut ainsi enrayer « l’engrenage broyeur » : « Chacun croit qu’il se meut à l’état libre, parce qu’une oppression extrêmement simple l’oblige, qui ne diffère pas beaucoup de la pesanteur : du fond des cieux, la main de la misère tourne le moulin » (p. 67). Face à cette « tyrannie » et cette « monstruosité » de l’ordre des choses soutenu par les paroles aliénées-aliénantes, Ponge proclame : « il faut parler », « il faut susciter l’homme, l’inciter à être » (p. 189). Mais comment parler ? demande le poète : « comment s’y prendrait un arbre qui voudrait exprimer la nature des arbres ? Il ferait des feuilles, et cela ne nous renseignerait pas beaucoup. Ne nous sommes-nous pas mis un peu dans le même cas ? » (p. 214).

Tout d’abord, il faut se débarrasser du « souci ontologique », de la « soif d’absolu », de la quête de vérité suprême, qui ne sont que des survivances de croyances religieuses. Il vaut mieux « se concevoir comme un animal social » (p. 198). Si « toute tentative d’explication du monde tend à décourager l’homme », de même que « toute tentative de démonstration que le monde est inexplicable », alors « toute métaphysique » doit être condamnée, toute quête du sens supérieur ou caché de l’existence. Toute idée de vérité suprême doit être démantelée et disséquée en la multitude de mots, d’idées, de paroles, et donc de significations, qui la portent en réalité, et sans la confusion et l’amalgame desquels elle ne peut que s’effondrer : « le Triomphe de la raison est justement de reconnaître qu’elle n’a pas à perdre son temps à de pareils exercices, qu’elle doit s’appliquer au relatif » (p. 197). L’individu doit avant tout « continuer à vivre ». L’auteur confie encore : « il n’est pas tragique pour moi de ne pas pouvoir expliquer (ou comprendre) le Monde […] ce qui seulement est tragique, c’est de constater que l’homme se rend malheureux à ce propos » (p. 198). Vivre en « animal social » doit importer bien plus que de penser comme un dieu possédant la vérité suprême. Surtout quand on estime que les divinités et mythes religieux n’ont vu le jour que pour donner un sens artificiel à l’existence.

La « proésie » est tout ce qu’il reste pour reconstruire quand la signification des choses cesse de descendre des cieux : « l’expression est la seule ressource » (p. 205). Effectivement, « il faut un certain courage pour se décider non seulement à écrire, mais même à parler. Un tas de vieux chiffons pas à prendre avec des pincettes, voilà ce qu’on nous offre à remuer, à secouer, à changer de place ». Il faut continuellement « se secouer de la suie des paroles », pour trouver la seule issu digne : « parler contre les paroles » (p. 163-164). Ainsi, contre les appels à la purification par le feu, qui peut toujours être éteint, Ponge signale que lorsqu’on veut tout anéantir, il est préférable de « tout inonder […] Ridiculisons les paroles par la catastrophe, – l’abus simple des paroles » (p. 124).

Nul besoin de fuir les éclats de cette lutte, les flots de cette purification : une fois que « le but de l’anéantissement sera atteint » (p. 124), que le « monde grossier » et ses mots, ses idées, ont été renversés, l’individu peut, et doit, s’adonner à la « contemplation » de l’infinie multitude des choses désertée par l’ordre hérité. Dès lors, « le meilleur parti à prendre est donc de considérer toutes choses comme inconnues, et de se promener ou de s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et de reprendre tout du début » (p. 177).

La « proésie » telle qu’elle apparaît ici chez Ponge est l’écho d’une impulsion révolutionnaire en ce qu’elle aspire à balayer les prisons d’idées et systèmes de pensée où l’esprit de la plupart d’entre nous est comme maintenu en coma culturel et artificiel. La « proésie » affirme qu’elle anéantira cet ordre des choses par l’inondation, par l’abus de ces paroles et idées, pour montrer, lorsqu’elles ont l’air d’être tout, qu’en réalité elles ne sont rien, ou presque : « millions de fourmis que les pieds du temps écrasent ! Vous n’avez pour demeure que la vapeur commune de votre véritable sang : les paroles […] Tout n’est que parole » (p. 163). Le monde humain marche sur la tête : en ne se définissant que par la « vapeur » de ses idées, de son intellect, l’être humain s’affirme en fait comme un non-être. C’est pourquoi pour dépasser cet état de fait le premier pas est de « parler contre les paroles ».  La nécessité apparaît de mettre proprement à bas cet ordre des choses qui fait de l’humain une substance pensante, un amoncellement piteux d’idées et de paroles héritées qui plongent l’individu dans le magma d’une non-signification qui prétend être son contraire, à  savoir, une réalité. L’humain devrait aspirer à « se concevoir comme un animal social », ni plus ni moins : un animal n’ayant besoin de rien d’autre que ses semblables et son écosystème pour exister. Comme dit Jean-Jacques Rousseau, « l’homme qui médite est un animal dépravé »[1]. Il faut donc cesser de « chercher sa pensée », c’est là une activité « indigne », puisque notre pensée n’est que le fruit pourri de l’ordre des choses. Conséquence : « qu’est-ce que penser, sinon chercher sa pensée ? À bas donc la pensée ! » (p. 192). Cette « proésie » nourrit l’impulsion révolutionnaire qui depuis les Thèses sur Feuerbach de Marx, scande qu’il faut cesser de voir la pensée, la culture, comme des fins en soi, cesser d’interpréter et de spéculer sur le monde. Il s’agit maintenant de le transformer, d’y intervenir par l’action, la pratique, par l’être : il faut « en somme, d’abord, moins encore avoir pensé qu’avoir été » (p. 196).

[1] Rousseau, J.-J., 1992, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Discours sur les sciences et les arts, Paris, GF Flammarion, présentation par Jacques Roger, p. 180.

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