L’institution du travail : un compte-rendu et une émission de radio

A l’occasion des mobilisations contre la « loi-travail » de Macron, et de la sortie du 6ème épisode de l’émission de radio Sons Rouges et Noirs, je (re)publie le compte-rendu écrit et l’épisode de radio que je consacre à l’ouvrage L’institution du travail, de Claude Didry.

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Claude Didry, L’institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2016, 244 p.

Le site de l’éditeur : la Dispute

Mon compte-rendu de lecture écrit :

Compte-rendu disponible à cette adresse (Lectures)

Résumé du compte-rendu écrit : « Claude Didry, sociologue, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’IDHES-Cachan, développe depuis plusieurs années une sociologie historique du droit du travail, de l’innovation, du dialogue social et des restructurations d’entreprises. Avec le présent ouvrage, publié dans une collection animée par Bernard Friot, Claude Didry questionne la constitution de notre notion de « travail », à travers une sociologie historique des principaux dispositifs législatifs et juridiques qui l’ont instituée depuis la Révolution Française« 

Sons Rouges et Noirs

Emission de radio, Sons Rouges et Noirs – épisode 6 :

 Résume de l’épisode : Le travail social est un univers professionnel complexe, et à ce titre il est lui aussi traversé par les réformes du droit du travail défendues par les gouvernements libéraux. Pour cette fin de vacances et à l’occasion des mobilisations contre la « loi travail » de Macron, Sons Rouges et Noirs présente le livre L’institution du travail de Claude Didry.

Emission disponible à l’adresse suivante : Sons Rouges et Noirs

 

Pour aller plus loin sur le thème du travail, dans les Pages Rouges et Noires :

 

 

 

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Max Weber, « La ville » (fiche de lecture)

9782707178046

Fiche de lecture :

Max Weber, La ville, Paris, La Découverte, coll. « Politique et sociétés », 2014, 280 p., traduit de l’allemand et introduit par Aurélien Berlan ; Etude critique française établie par Aurélien Berlan ; postface d’Yves Sintomere.

Disponible à l’adresse suivante :

http://lectures.revues.org/16572

Site de l’éditeur :

La Découverte

Si tu es étudiant et que tu dois faire une fiche de lecture là-dessus pense à reformuler les passages que tu copies, certains correcteurs utilisent des logiciels ou des moteurs de recherche pour fliquer le plagiat. Salut à toi!

Cette nouvelle édition de l’ouvrage classique de Max Weber bénéficie tout d’abord des nombreux apports dus à l’important travail éditorial d’Aurélien Berlan1 : nouvelle traduction, révision des notes de bas de pages et du glossaire (rédigés par les précédents éditeurs allemands), rédaction d’une notice et d’une introduction qui resituent le propos de ce texte dans les réflexions générales de son auteur…

L’éditeur français rappelle ainsi que La ville est un fragment d’un ouvrage plus vaste (Wirtschaft und Gesellschaft) lui-même partiellement traduit en France par Économie et société. Cette recontextualisation permet de relier La ville aux études socio-historiques wébériennes sur la genèse du capitalisme et de l’État modernes, tout en battant en brèche l’idée que l’ouvrage s’inscrirait d’emblée et uniquement dans le registre de la sociologie urbaine ; d’après A. Berlan, ce sont bien plus les formes particulières du politique et de l’économique dont l’urbain est porteur qui intéressent Weber, en ce qu’elles sont des facteurs déterminants (bien que non suffisants) pour la compréhension du monde moderne.

Le livre de Weber, laissé inachevé à la mort soudaine de l’auteur, peut paraître « composite » et plutôt complexe d’accès, comme le souligne encore l’éditeur. Le penseur allemand mobilise des « connaissances encyclopédiques »2 organisées selon la méthode des idéaux-types, en vue d’éclairer la spécificité des villes occidentales, antiques et surtout médiévales, et le « rôle essentiel »3 qu’elles ont joué dans l’avènement des processus modernes de rationalisation de l’économie et du politique.

Le propos de Weber s’entame sur un premier chapitre assez conceptuel qui pose une première définition générale de la ville. Celle-ci serait constituée par une dimension économique, à travers la présence d’un marché et la mise en place d’une politique économique à part entière visant à réguler la production, la consommation et l’échange. Mais la ville serait également constituée par une dimension politique en ce qu’elle se présente souvent, dans l’histoire, comme une place fortifiée et une « garnison » militaire. La ville occidentale, quant à elle, a la particularité profonde, aux yeux de Weber, de s’être présentée parfois sous la forme de la « commune ». Les deux précédents critères généraux de définition de la ville sont complétés, dans le cas de la « commune », par l’existence d’un tribunal et d’un droit propres à la ville en tant que telle, par la constitution de cette ville en « groupement » volontaire et conscient dont les membres ont, directement ou pas, participé aux instances de pouvoir de la ville, ces dernières garantissant « une autonomie et une autocéphalie au moins partielles » (p. 62).

C’est donc la « ville occidentale » qui retient surtout l’attention de Weber, en ce qu’elle est le siège de la « bourgeoisie »4 même dont la « conduite de vie » et les « intérêts » font, au fil des siècles, le lit du capitalisme. Le deuxième chapitre étudie ainsi les conditions d’émergence de cette forme socio-politique de la « commune », si bien condensée par l’adage « l’air de la ville rend libre » (p. 74). C’est par des évolutions du droit foncier et du « statut juridique des personnes » que se produisent les principaux mouvements originels vers la « commune », ainsi que sous l’influence du christianisme qui dilue les anciennes formes d’appartenance (notamment lignagères et symboliques) et contribue à mettre sur pied toute une administration. Weber pointe à de multiples reprises que, dans diverses villes non-occidentales, mais aussi occidentales antiques, c’est justement la prégnance de ces appartenances holistes et symboliques qui a freiné l’émergence de la forme communale, où domine « l’individualisation du droit de cité » (p. 86). C’est enfin la puissance militaire et/ou économique de certaines couches de citadins qui obligeait les souverains à se garantir leur soutien, raison pour laquelle les communes ont, selon Weber, deux types de « genèses » : soit « dérivée », c’est-à-dire que la commune se fonde sur un « octroi de privilèges » de la part des seigneurs féodaux locaux ; soit « originaire », c’est-à-dire que par un coup de force (généralement juridique) une commune est fondée par des meneurs audacieux, conjurant contre les autorités en place.

Au terme de longues « luttes entre les ordres » (p. 34) menées par les notables urbains contre les pouvoirs féodaux, on peut distinguer qu’un nouveau type de ville émerge dans le raisonnement de Weber : la « ville patricienne », dominée en fait – et parfois aussi en droit – par une catégorie de notables que l’auteur allemand désigne du terme générique de « patriciens ». Le troisième chapitre explique ainsi que, dans l’Antiquité, le « patriciat » urbain se formait à partir de critères symboliques (appartenance à un lignage noble ou à une certaine « tribu »). En revanche, et par contraste, on peut observer qu’au Moyen Âge, le « patriciat » des villes, où règne la « communauté des statuts », se fonde plutôt sur des critères économiques : les patriciens sont des « rentiers » tirant profit de propriétés rurales qui les dispensent d’occuper une activité professionnelle5, et sont donc, de fait, les seuls « disponibles », et suffisamment armés, pour prendre en charge la politique urbaine.

Mais cette domination patricienne ne dure pas éternellement et on peut observer qu’une « évolution « démocratique » » va changer la donne en faisant advenir un nouveau type de ville : la « ville plébéienne », objet du quatrième et dernier chapitre du livre. Weber réfléchit longuement l’exemple du « popolo » italien, « le premier groupement politique tout à fait conscient de son caractère illégitime et révolutionnaire » (p. 152, souligné par Max Weber), qui, à partir de la toute fin du XIIe siècle, organise une administration, une juridiction, une milice… pour lutter contre le patriciat. L’auteur allemand remarque une similitude avec les poussées démocratiques urbaines de l’Antiquité, ce qui lui fait postuler que les « formes » sociales se caractérisent par une « Eingengesetzlichkeit », une « logique propre » (p. 162)6. Ces mouvements démocratiques antiques puis médiévaux aboutissent, non pas à l’égalisation des conditions, mais plutôt à « l’institutionnalisation » du groupement politique urbain, à la reconnaissance de la légitimité du modèle « bourgeois » et du « principe de la commune territoriale » ; mais aussi à d’importants mouvements de rationalisation du droit, de la législation, de l’administration, et à l’émergence du principe de la représentativité politique.

Si l’ouvrage de Weber ne comporte formellement pas plus de conclusion que d’introduction rédigée de sa main, on peut considérer que toute une partie du quatrième chapitre joue le rôle de clôture finale de la réflexion. Dans ces passages décisifs, l’auteur reprend les données établies auparavant sur les villes occidentales, puis systématise et synthétise la comparaison entre les types antique et médiéval, en remettant en valeur les spécificités du second type. Les deux catégories connaissent, aux yeux de Weber, des cycles similaires de soumission à des pouvoirs extérieurs, entre lesquels s’intercalent des époques d’indépendance, mais, pour autant, seule la ville occidentale médiévale s’est avérée déterminante dans l’avènement du capitalisme et de l’État modernes. Après avoir reformulé sa question fondamentale, Weber regroupe les éléments de réponse développés tout au long du livre : les « communes » sont caractérisées par l’« autonomie politique », une « politique extérieure expansionniste » (notamment à l’égard de la campagne environnante), l’« autonomie juridique », l’« autocéphalie » (les autorités de la ville émanaient exclusivement de la ville), l’« autonomie fiscale », la « politique économique autonome » (notamment dans la gestion du marché)…

Weber présente une possibilité de réponse dans l’opposition entre l’« homo politicus » et l’« homo oeconomicus », soit entre le caractère politique des facteurs dominant l’organisation sociale des villes antiques, et le caractère économique des facteurs dominant l’organisation sociale des villes médiévales. Dans les premières, le patriciat, puis la paysannerie, le « démôs » et les hoplites ont été porteurs de l’« orientation d’abord politique et militaire » de la cité antique (p. 210) ; en revanche, pour les secondes, les citadins qui mettent à bas la domination patricienne « étaient intéressés de manière croissante par le profit issu pacifiquement du commerce et de l’artisanat » (p. 212), car ils étaient eux-mêmes massivement issus des « métiers » et des « arts ».

Le dernier intérêt majeur de cette nouvelle édition est qu’elle s’achève sur une postface d’Yves Sintomer7 qui, sans concession, réévalue La ville à l’aune des progrès récents des sciences sociales, et plus spécifiquement de l’« histoire globale ». Le chercheur affirme l’intérêt du texte de Weber « dans la voie d’une sociologie historique de la mondialisation » (p. 251), et met en valeur certaines riches intuitions de l’auteur allemand qui, en dépassant les réflexes évolutionnistes de son époque, « anticipe les chemins actuels empruntés par l’histoire globale » (p. 236). Cependant, Weber, d’une part, reste cerné par les œillères de « l’européocentrisme » qui lui font perdre de vue toute une part de l’histoire mondiale qu’il prétend étudier, et, d’autre part, certains des idéaux-types mobilisés dans l’ouvrage peuvent, selon Y. Sintomer, prêter le flanc à la critique. Enfin, aux yeux de ce dernier, Weber élude totalement la question de la ville comme espace public et comme lieu (physique) du jeu de l’opinion publique, pas plus qu’il ne distingue clairement la « cité républicaine » du reste des villes occidentales. Au final, une édition d’une grande richesse et d’une grande rigueur qui a le mérite de replacer La ville dans d’importants débats actuels, sans tomber dans l’admiration ou l’hagiographie, et qui met la critique scientifique au service de vastes perspectives de recherche.

NOTES
1 Agrégé et docteur en philosophie (http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_fabrique_des_derniers_hommes-9782707172945.html)
2 Freund Julien, « Préface », in Weber Max, La ville, Édition Aubier, Paris, 1982, p. 8.
3 Berlan Aurélien, « Introduction. Le citadin, le citoyen et le bourgeois », in Weber Max, La ville, Édition La Découverte, 2014, p. 18.
4 Aurélien Berlan, dans son introduction, fait une importante mise au point sur la difficulté qu’on peut avoir à appréhender, en français, la notion allemande de « Bürger », qui renvoie, selon les contextes, à « une série de classes définies par des intérêts économiques » (« bourgeois » dans un sens actuel assez courant), « tous les citoyens au sein d’un corps politique défini par le monopole de certains droits », ou « un ordre (Stand) défini par un niveau de fortune et de culture constitutif d’un certain prestige » (p. 37).
5 Et qui leur permettent éventuellement d’investir dans des « affaires » en ville, toujours en évitant de travailler, la « position d’entrepreneur » étant « interdite » aux lignages de « rang supérieur », et le « travail lucratif » tombant globalement dans un considérable « mépris » (p. 148).
6 Qu’on peut aussi traduire par « loi interne propre », Freund, ibid., p. 16.
7 Professeur en sciences politiques (http://www.sintomer.net/)

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Jonathan Louli, « Max Weber, La ville », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2014, mis en ligne le 26 décembre 2014, consulté le 21 mars 2017. URL : http://lectures.revues.org/16572

Compte-rendu de lecture sur les précurseurs de la décroissance (version longue)

Compte-rendu de lecture sur les précurseurs de la décroissance (version longue).

Version courte publiée sur Alternative Libertaire (cliquer ici)

À propos de :

7741f51313Ellul Jacques, Latouche Serge, Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien, Neuvy-en-Champagne, Éditions le passager clandestin, Collection « Les précurseurs de la décroissance » (2013)

 

 

 

 

 

 

Bookchin Murray, Gerber Vincent, Romero Floréal,7741f51313 Murray Bookchin pour une écologie sociale et radicale, Neuvy-en-Champagne, Éditions le passager clandestin, Collection « Les précurseurs de la décroissance » (2014).

 

 

 

 

 

Depuis 2013, les éditions « le passager clandestin » ont ouvert une collection sous la direction de Serge Latouche, intitulée « les précurseurs de la décroissance ». Cette initiative éditoriale vise à promouvoir une histoire alternative des idées, et à mettre en lumière la fécondité intellectuelle du concept de « décroissance » ainsi que ses possibles généalogies (de la pensée d’Épicure à celle de Lewis Mumford en passant par Lao-Tseu ou Jean Giono).

Le présent compte-rendu porte sur deux titres issus de cette collection, l’un présentant les apports de Jacques Ellul, l’autre présentant ceux de Murray Bookchin. Les deux ouvrages, relativement concis, se divisent en deux parties : une première commente les rapports entre la pensée de l’auteur présenté et la théorie de la décroissance ; une seconde restitue quelques extraits significatifs de textes des auteurs en question. Cependant, l’ouvrage qui concerne Jacques Ellul, présenté par Serge Latouche lui-même, est affiné par une sous-partie étudiant spécifiquement les limites à la convergence entre la pensée d’Ellul et celle de la décroissance.

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Jacques Ellul

Ainsi, Latouche commence par pointer cinq thèmes elluliens qui rejoignent et enrichissent ceux de la décroissance (p. 12 – 13). Aux yeux du célèbre économiste, pour commencer, la décroissance peut s’inspirer de la critique développée par Ellul de la « surpopulation » et du préjugé selon lequel la technologie et la production agroindustrielle sont indispensables pour nourrir toute la planète (p. 13 – 18). La production agroalimentaire est en effet aussi dégradante pour l’humain qu’elle est polluante pour l’environnement.

Pour Latouche, Ellul rejoint ensuite ceux qui, comme André Gorz par exemple, considèrent qu’une « forte réduction du temps de travail » (p. 18) serait un moyen particulièrement efficace de lutter contre le chômage, mais pourrait également contribuer à « redonner du sens à la vie » (p. 19). Ellul rejoint ainsi délibérément les utopies prolétariennes qui, au moins depuis le XIXe siècle, souhaitent travailler moins pour fêter plus, et aspirent, jusque dans leurs avatars les plus actuels, à une « abolition du travail salarié comme activité contrainte aliénante » (p. 21).

Latouche pointe également l’influence d’Ivan Illich sur Ellul à travers l’usage fait par ce dernier de la notion de « disvaleur » (p. 21 – 24). Cette notion désigne les ravages sociaux et environnementaux générés par une optimisation de la valeur économique d’une production – notamment dans le cas de la substitution d’une production industrielle à une production artisanale ou paysanne. Les statistiques de la croissance enregistrent ainsi des augmentations « purement comptables » sans pouvoir apercevoir les « régressions réelles de la qualité de vie » (p. 24) qui sont leurs corollaires.

C’est la raison pour laquelle Ellul entreprend de dénoncer le « fétichisme du PIB » (p. 24 – 26). Cette donnée chiffrée tend en effet à remplacer le bonheur (et les questionnements philosophiques et politiques qu’il porte) par la notion statistique de « bien-être », particulièrement réductrice. Avec pour visée finale de maîtriser les variations du PIB, on tend par conséquent à tout évaluer en fonction d’un hypothétique impact économique.

Ce « fétichisme » économico-statistique va de pair avec « la colonisation de l’imaginaire par la technique et la toxicodépendance à la consommation » (p. 27). Notre système économique ne survit en effet qu’en produisant des besoins chez les consommateurs, jusqu’à les rendre incapables de se passer de certains produits, notamment techniques.

L’influence d’Ellul sur le courant décroissant est cependant limitée par plusieurs aspects intrinsèques à sa pensée. La théorie du « totalitarisme technicien » développée par le penseur bordelais tend à rendre la technique surdéterminante dans les schèmes explicatifs, et, par-là, à occulter le social et politique, tout en plaçant l’économique dans la dépendance de la technique (p. 31 – 39). Selon Latouche, Ellul est resté trop rivé sur le contexte des Trente Glorieuses durant lequel il a produit une part considérable de son œuvre. L’économiste montre que l’interventionnisme étatique et le totalitarisme technicien peuvent être surpassés par les exigences économiques, comme en ce qui concerne notamment la stagnation des recherches sur le SIDA (p. 37). Cette attention amoindrie à l’économique au profit de la technique éloigne Ellul des décroissants, aux yeux de Latouche.

Ce dernier insiste sur le fait que l’occultation ellulienne des facteurs politiques va particulièrement loin : Ellul considère l’engagement politique comme une « illusion » qui détourne des véritables opportunités de lutte. Pour lui, il y a une incompatibilité radicale entre le fait de détenir un pouvoir politique et le fait de « réaliser un programme de bien commun » (p. 41). Cette critique des possibilités offertes par le système politique est, selon Latouche, assez contradictoire avec les modes d’action des décroissants.

Ellul abandonne tout espoir en les facteurs politiques et sociaux et peut paraître extrêmement pessimiste. C’est qu’il s’en remet, en fait, non pas à un quelconque espoir, mais plutôt à une « espérance religieuse » (p. 42 – 46). Ellul produit une « éthique » d’inspiration protestante qui peut facilement dépasser les profanes à la théologie chrétienne.

Au final, pour l’écrivain bordelais, la politique affaiblit l’individu et rétrécit sa vision : Ellul est plutôt partisan d’une éthique de la « liberté spirituelle » et d’une la maîtrise de la vie quotidienne en écho à l’« expérience du monde qui est d’abord sensible et charnelle » (p. 46 – 50). L’éthique d’Ellul peut être celle de la « non-puissance » (p. 51), c’est-à-dire celle qui, appuyée sur un volontarisme individuel, cherche à moins utiliser la technique, et à favoriser davantage les relations humaines et amicales.

La seconde partie de l’ouvrage présente des extraits divers de textes d’Ellul : articles, livres, entretiens, qui illustrent abondamment le commentaire de la pensée ellulienne produit par Latouche. Certains textes témoignent des engagements d’Ellul dans son temps, et donc de sa grande capacité à analyser et prendre position à partir d’une actualité (croissance zéro et crise économique des années 1980, programmes d’aménagement du littoral, etc.) D’autres extraits proposent des perspectives plus théoriques, sur la « déraison technicienne », voire essayistes, lorsqu’Ellul évoque sa vision de la Révolution, qui, dans une dynamique de prise de conscience individuelle, devra être faite par tous et pour tous.

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Murray Bookchin

Le second ouvrage dont je rends compte ici présente les idées de Murray Bookchin, encore méconnues car peu traduites en français et assez radicales (p. 9), d’après Gerber et Romero. Les commentateurs font en effet observer que Bookchin s’avère plus proche du marxisme, tout en évoluant vers des positions libertaires et écologistes. La théorie de « l’écologie sociale » proposée par le penseur américain considère que « les désastres écologiques trouvent leur origine dans les injustices sociales, découlant elles-mêmes des diverses formes de domination » (p. 12).

Gerber et Romero commencent ainsi par signaler que la théorie de la décroissance peut s’inspirer de la critique développée par Bookchin de la perte de sens engendrée par la société de consommation (p. 15 – 19). En tant que système social, celle-ci tend en effet à dépersonnaliser et déresponsabiliser l’individu en rongeant les liens non-marchands qu’il peut avoir avec autrui. Bookchin considère que les leviers de l’émancipation sociale sont moins individuels que globaux et institutionnels. L’auteur américain propose de réfléchir aux besoins humains, et pose ainsi la question de la société d’abondance (p. 19 – 21). Dans une telle société, le besoin serait régulé par une libération des injonctions à la consommation individuelle, au profit d’une économie plus solidaire.

Pour maîtriser les besoins humains en termes de production et de consommation, Bookchin considère, à rebours d’Ellul et de beaucoup d’autres, que la technologie peut être « libératrice » (p. 21 – 26). La technique peut être utilisée pour accomplir des travaux pénibles, dégager davantage de temps libre et, plus largement, pour nous libérer du salariat, à condition d’être écologiquement et socialement maîtrisée.

Bookchin pourrait donc être considéré comme un partisan de la décroissance, à condition d’entendre celle-ci comme une opposition globale au capitalisme, et dans la continuité des pensées marxistes et anarchistes (p. 26 – 31). Bookchin renvoie ainsi dos à dos un certain nombre d’« écologistes pleins de bonnes intentions », les politiques publiques proposant un aménagement écologique du système, et les « firmes multinationales » (p. 29), qui, tous, se rejoignent dans certaines instances de prise de décision, et ne font que tenter d’encadrer un système intrinsèquement destructeur. Pour cette raison, Bookchin conçoit une « écologie sociale » radicalement opposée au capitalisme et au réformisme.

Pour tenter de mettre en pratique cette pensée contestataire, Bookchin accorde un rôle hautement stratégique au domaine politique, en vue de réhabiliter celui-ci à travers un renouveau des mécanismes de « démocratie directe ». Ce projet passe par une « décentralisation de la société et sa reprise en main populaire » (p. 34), à un niveau précisément municipal ou communal. Le « municipalisme libertaire » conçu par Bookchin, influencé par exemple par Kropotkine, s’appuierait sur des assemblées populaires de quartier, en dialogue avec des fédérations de communes. Cette décentralisation ne comporterait pas que des avantages écologiques (révision des transports et de l’urbanisme à l’échelle humaine) mais aussi en termes de socialisation ; vision qui s’accorde largement avec celle de la décroissance, notent Gerber et Romero.

Ces assemblées populaires locales pourraient tout d’abord se fédérer pour organiser un front de résistance aux « politiciens de métier » (p. 38), à commencer par les maires. Les activités sociales alternatives – à commencer par la culture – acquerraient une incarnation politique immédiate et cohérente, permettant de restaurer « la confiance dans un destin collectif » (p. 39). En conclusion de leur présentation, les commentateurs observent que ce projet a peu suscité l’adhésion, même parmi les libertaires eux-mêmes, qui craignent qu’il ne soit trop enclin à l’institutionnalisation. Néanmoins, Gerber et Romero considèrent que Bookchin peut toujours être pertinent et actuel, par les arguments qu’il oppose aux « valeurs productivistes » et aux « facteurs de domination sociale » (p. 44) qui, eux, n’ont pas perdu de leur prégnance.

La seconde partie du petit ouvrage propose de denses extraits de textes de Bookchin (surtout des livres), qui analysent avec une grande créativité critique les systèmes de dominations sociales générés par l’évolution du capitalisme, plaçant les exigences écologiques légèrement en retrait derrière la nécessité d’une émancipation humaine, sociale, collective.

Conclusion

Au total, la collection dirigée par Serge Latouche a proposé, au sujet de Jacques Ellul et Murray Bookchin, deux petits livres complets et stimulants, mais néanmoins clairs et concis. On appréciera la volonté d’interroger l’histoire d’un concept – la décroissance – à l’aune des travaux de penseurs qui ne l’ont jamais revendiqué directement. La démarche est donc ambitieuse et, à travers la grande richesse des idées développées ainsi que la rigueur des analyses, on tombe facilement sous le charme de deux pensées aussi denses qu’inspirées – et pourtant très différentes. Les présentations des commentateurs (Serge Latouche, Vincent Gerber et Floréal Romero) sont légères mais instructives : on regrettera simplement que quelques lignes à peine (voire moins) soient consacrées à la recontextualisation et à la biographie des penseurs commentés. En revanche, les extraits de textes s’avèrent extrêmement riches et précieux, et on pourra saluer le travail de recherche qui a du précéder leur sélection et leur publication. Des livres qui annoncent des apports très prometteurs de la part de cette collection, et, plus largement, de la part des théories de la décroissance.