Etienne De La Boétie, « De la servitude volontaire » (Podcast radio Sons Rouges & Noirs #11)

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La BOÉTIE, Étienne, 2010 [1549], De la servitude volontaire, Éditions Le Passager Clandestin, Le Pré Saint-Gervais, suivi et précédé d’entretiens avec Miguel Benasayag et Cornélius Castoriadis.

 

 

 

 

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Episode 11 du podcast Sons Rouges & Noirs, à écouter et télécharger en cliquant ici (durée : 9 minutes)

Tous les épisodes du podcast Sons Rouges & Noirs disponibles en cliquant ici

 

 

 

Bonjour à toutes et à tous, et bienvenu dans ce 11ème épisode du podcast audio Sons Rouges & Noirs. J’avais commencé cette émission sur la webradio Le Trottoir d’A Côté, qui n’est plus en activité, mais que je remercierai toujours de m’avoir permis de découvrir ce support spécifique de transmission de savoir -pour moi c’est une autre façon de faire de l’éducation populaire-, et que je remercierai aussi pour la couverture de l’émission, que j’utilise toujours. Pour ce qui est de la super instru de générique je remercie le beat maker S Society : voir sa page Beatstars, Youtube, et Facebook. Depuis les derniers épisodes il y a eu beaucoup de changements dans ma vie personnelle, intellectuelle et professionnelle, ce qui explique que je n’ai pas sorti d’épisode depuis un an et demi environ, mais l’idée me trottait beaucoup dans la tête ces derniers temps. Pour m’y remettre j’ai choisi de commencer par présenter un texte classique dont on entend beaucoup parler en ces temps de questionnements sur la démocratie et l’autorité, il s’agit du discours « De la servitude volontaire« , d’Etienne de La Boétie. J’en ai rédigé il y a quelques années une note de lecture dont je reprends aujourd’hui en grande partie le propos.

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Étienne De La Boétie (1530-1563)

Etienne De La Boétie est un auteur humaniste français né en 1530. Son ouvrage De la servitude volontaire a traversé l’histoire, pour la force et la simplicité de son analyse du pouvoir sociopolitique. Force et simplicité, et pour cause, quand La Boétie écrit cet ouvrage, vers 1548, il n’a que 18 ans, et est encore étudiant en droit à l’université d’Orléans. C’est en diffusant son manuscrit qu’il attirera l’attention de Montaigne, autre auteur humaniste français de renommée, avec qui il restera très proche toute sa vie. La Boétie aura ainsi fait preuve de précocité aussi bien dans sa carrière d’auteur – avec ce petit livre devenu classique, que dans sa carrière professionnelle – admis deux ans avant l’âge légal au Parlement de Bordeaux, en 1554 ; mais aussi dans sa mort, à l’âge de 33 ans, en 1563, probablement de la tuberculose.

Le Discours est un texte très court qu’on peut trouver très facilement. En ce qui me concerne j’ai travaillé sur une édition publiée en 2010 par les Editions Le Passager Clandestin avec le concours de Miguel Benasayag (et un entretien avec Cornélius Castoriadis). Le texte ne contient pas de parties ou de chapitres, c’est juste un peu comme un long discours.

Il part du constat qu’il est très « malheureux » d’être soumis à un maître, car rien n’empêche ce maître d’être mauvais (p.35-36), et que c’est d’ailleurs très étrange qu’on se soumette, et que même des villes, des pays entiers se soumettent à la volonté d’un seul homme, souvent méprisable (p.38). Si on ne peut assimiler cette servitude volontaire à de la simple lâcheté, alors comment l’expliquer ?

A priori, fait remarquer La Boétie, il suffirait que tout le monde arrête de servir le tyran pour que ce dernier soit vaincu. Il n’y a rien à lui ôter, presque rien à faire. La servitude, c’est donc en grande partie le peuple qui en semble responsable, selon La Boétie (p.41). C’est le peuple qui se laisse asservir et donne sa personne à un être qui, pourtant, a le même «corps», les mêmes attributs que n’importe quel autre être humain. Le tyran est un humain, et ses serviteurs également ! Administration, police, armée, courtisans, ministres : pour La Boétie, les gens sont «complices»; c’est pourquoi il veut arriver à comprendre d’où vient «cette opiniâtre volonté de servir» (p.44), contraire aux lois de la Nature puisque ces dernières font de tous les êtres humains des «frères» (p.45) et des «compagnons» (p.46) :

« […] Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? » (p. 43)

Qu’est-il donc arrivé à l’humain pour qu’il s’avilisse autant au service d’un tyran, sacrifiant sa liberté ? On peut imaginer en effet que n’importe qui, s’il ou elle avait le choix, préférerait spontanément «obéir à la raison» plutôt que «servir à un homme» (p.49-50). C’est donc, en fait, l’héritage, la coutume, la traditionqui ne nous apprennent qu’à servir : 

«La coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en ceci, de nous enseigner à servir et […] nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude » (p.51).

Pour illustrer, La Boétie prend l’exemple d’un peuple vivant au Pôle Nord, qui passe six mois de l’année de jour et six mois de nuit : dans ce peuple, la personne qui naît pendant la nuit trouvera le jour éblouissant quand il arrivera : «on ne plaint jamais ce que l’on a jamais eu» (p.56). Cela signifie selon le jeune auteur que la nature de l’humain est d’être libre, certes, mais, plus encore, sa nature implique qu’il est modelé par la civilisation, par la culture, la socialisation. Par conséquent, «la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume» (p.56). Autrement dit, si je reformule à peine, la première raison pour laquelle les gens acceptent la limitation de leur liberté, c’est-à-dire acceptent leur état de servitude, c’est qu’ils sont nés dans cet état et n’en ont pas connu d’autre (p.59) ! Par ailleurs, le tyran, ses ministres, ses courtisans, ses officiers, savent qu’il est aisé de garder en servitude un être qui est né dans cet état, notamment grâce aux divertissements :

«Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie» (p.62).

La Boétie fait donc observer que «ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran» (p.68) : le pouvoir va en cascade, du tyran à ses ministres et courtisans, puis à leurs conseillers et serviteurs, puis aux subalternes, et s’étend ainsi jusqu’au peuple tout entier. Il se trouve au final autant de gens à qui la tyrannie est profitable que de gens qui la subissent pleinement (p.69-70) : «le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres» (p.70).

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Les « gens d’armes », des tyranneaux modernes ?

Par conséquent, les hommes armés qui servent le tyran sont des « perdus et abandonnés de Dieu et des hommes » qui n’endurent le mal que pour pouvoir en infliger davantage (p.71). Les « tyranneaux » veulent gagner en servant le tyran, « et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force pour ôter tout à tous » (p.72). Les proches du tyran sont donc souvent victimes de lui, car autour du tyran, il y a des trahisons et de l’opportunisme bien plus que de l’amour et de l’amitié. La Boétie conclut que la tyrannie est contraire à Dieu et que celui-ci réserve une «peine particulière» aux tyrans (p.78).

Conclusion

Pour conclure et synthétiser, La Boétie estime que la tyrannie se construit principalement sur trois facteurs : la coutume (ou culture, ou socialisation), les divertissements, le ruissellement ou cascade des pouvoirs à travers de multiples échelons hiérarchiques. Le Discours ne propose que peu d’exemples concrets et l’analyse s’articule autour d’une conception abstraite de l’individu. On peut néanmoins apercevoir la richesse de ces intuitions à travers les analyses similaires qui ont été construites par la suite par de nombreux autres observateurs de la stratification sociale, du pouvoir moderne, et de la nature humaine en général. De Rousseau à Sartre, beaucoup perpétueront l’idée que la liberté est censée être la principale caractéristique de l’humain. Karl Marx également, dans les textes qu’il publie quand il a la vingtaine, comme La Boétie au moment où il diffuse son Discours, analyse l’Etat chrétien allemand  du XIXème comme corrompu par les intérêts privés de ses agents, qui mettent en scène à travers leur action un intérêt général illusoire. Le Discours contient des thématiques qui ont connu dans notre période moderne et contemporaine une grande actualité. Quels sont ces thèmes, comment s’appliquent-ils aux contextes actuels, quels échos rencontrent-ils parmi les critiques de nos sociétés capitalistes et technocratiques? Je vous invite, pour débroussailler ces questions, à rester à l’affût des Sons Rouges & Noirs, que j’espère désormais pouvoir vous présenter plus régulièrement! A bientôt!

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